PREMIÈRE PARTIE
1
De gais laboureurs venaient en chantant, l’outil sur l’épaule et en rangs
par trois. Une épaisse chenille de poussière ocre montait derrière eux, avant de s’incurver mollement dans l’air brûlant où elle tardait à s’effilocher.
- Réintroduire des laboureurs ! On ne sait plus quoi inventer pour occuper les gens, grommela Lu.
Après les loups dans les alpages, je te demande un peu, Momo ! Ça mènera pas loin cette affaire-là.
Momo et Lu étaient employés depuis cinq semaines à la Compagnie Privée des Cantonniers du Sud et en portaient le bermuda
réglementaire orange. On leur avait confié d’entrée les tâches ingrates que les autres refusaient de faire. Sur cette vaste étendue de campagne déshéritée, la Direction n’allait pas gaspiller ses
élites, pas plus qu’elle n’aurait envisagé de déployer sa trop gourmande armada mécanique. Le programme engagé allait permettre pour longtemps de les maintenir à l’écart de tous. Ils n’en
souffraient pas. Au contraire. Du matin au soir ils travaillaient avec application ; leur rendement était excellent et leurs collègues, à l’abri du mauvais exemple, n’en tiraient pas de
jalousie.
Après dix heures d’une besogne sans relâche, leurs torses nus luisaient comme deux gouttes d’huile. En s’évaporant, leur
sueur avait fini par condenser au-dessus de leurs têtes un épais nuage aigre, d’un blanc jaunâtre peu plaisant.
- Écoute ça, dit Lu. C’est pas pour que tu me donnes raison, mais écoute donc !
Momo s’arrêta de piocher. C’est vrai que sans le claquement du pic tout entrait mieux dans les oreilles. Il s’absorba
dans l’écoute du chant vigoureux qui lui parvenait. Manquaient vraiment que les flonflons :
…La Nation nous prend pour des bûches
Sûr qu’on est pas des danseurs de tango
Mais faut bien que la Nation
biche
Qu’on est pas nés pour être ses gogos.
Chair à canon en temps de guerre
Viande à pognon quand vient la paix
La jeunesse l’a plus qu’amère
Qu’on s’acharne à tondre sa paie.
Si nos vieux ont filé au pas
C’est pas l’État qui nous fera
Longtemps singer les majorettes
Pour nous cloquer des clopinettes.
Tous ces vachards qui nous gouvernent
Nous sucent l’os, nous anémient
Qu’ils mettent leur aplomb en berne
Ils ont pondu leurs ennemis.
Rentiers, tremblez pour vos cassettes
Patrons, pissez dans vos chaussettes
Élus, chocottez pour vos têtes
On ne saigne pas que les bêtes.
Mar-chons, mar-chons
Un-pan-de mur
A-ttend-tous ces morpions
Pan ! Pan ! Pan ! Pan !
- Édifiant ! soupira Lu.
- La fin est entraînante, ironisa Momo. La Marseillaise en promet guère plus… Dans un stade, cela
doit faire de solides supporters !
- Rigole pas, Momo. Je crois pas qu’on porte le bon maillot.
- Quel maillot, Lu ? T’as peur qu’ils nous prennent pour des pédégés ?
- Pire, Momo, pour ce qu’on est : deux bougnoules laborieux. Contre les autres ils ont que leur gueule ; nous,
ils nous ont à portée de poings.
- Eh ! qu’est-ce que tu délires, Lu ? On est comme eux et on leur prend rien. Ça leur apporterait quoi de nous
chercher des poux ?
- Ce qui leur manque le plus, Momo. Leur petite part de puissance.
- Hum ! Hum ! C’est drôle ce que t’es pas con pour un bougnoule, Lu. On met les voiles ?
- Ça ira pour cette fois, dit Lu. Z’ont l’air d’être plutôt de bonne.
- En effet, z’ont l’humeur badine, ricana Momo.
La belle troupe musculeuse avait entonné, en se rapprochant, une rengaine pleine de tact :
Lundi, des pastèques
Mardi, des pastèques
Mercredi, des pastèques aussi...
Momo et Lu saluèrent cet hommage d’un sourire de bon aloi. Un grand blond
rougeaud, hilare, l’œil pétillant de subtilité, qui braillait à contretemps Jeudi, des pastèques…, lança en arrivant à leur hauteur :
- Alors, les melons on bronze ?
- C’est déjà fait, répondit Momo. Maintenant on mûrit, les gars !
- Super, les troncs de figue ! Vous avez la météo qu’il faut. On revient vous cueillir
demain.
Le rire de Lu écorcha Momo et lui fit plus mal que l’enthousiasme de ces abrutis : c’est pas humain,
pensa-t-il, que ce pauvre Lu s’humilie ainsi. Moi, passe encore, j’ai quasiment que mes mains ; cinq ans de paléographie ça fait pitié, à notre époque. Mais lui, ingénieur, architecte et
sociologue…
- …C’est pas humain ce qu’on endure là, conclut-il à l’intention de Lu.
- C’est quoi alors ? marmonna Lu. De la mécanique quantique ?
Les autres ne s’en souciaient plus. Ils avaient forcé la cadence et entamaient une nouvelle
ritournelle :
Y a trop de vioques assis sur notre artiche
Trop de fossiles incrustés dans nos vies
Y a trop de schnocks qui nous brisent les miches
Trop de vieillards qui nous flanquent au rancart
Scions, scions les cannes des viocards
Et que la mort se rassasie.
Le nuage avait pris une très sale allure et dégageait une odeur rance tout à
fait écœurante.
- On échappera pas à la sauce, grogna Momo en se pinçant le nez.
Le nuage n’attendait que ça, on aurait dit. Il creva d’un coup et les trempa comme des rats.