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- Ce n’est que le bâti, expliqua Marie-Claude. Je vais te relâcher un peu de
tissu dans le dos pour donner de l’aisance aux épaules ; par contre, je crois qu’on gagnerait à ajuster légèrement la taille. Regarde-toi : tu en penses quoi ?
La môme avait tous les talents et son motor-home tous les atouts. Il suffisait de tirer deux rideaux au
long du pieu et à sa tête, et hop ! on se découvrait sous deux angles dans un placage de miroir : un vrai atelier de couturière, pas moins !
- Ouais, ouais ! fit Momo, en se mirant sous toutes les coutures… Et toi, Lu, comment tu me
trouves ?
- Narcissique, mon pauvre ami, c’en est indécent !
- Hé ! Oh ! en sourdine les enfantillages ! Vous commencez à me gonfler, les agneaux !…
Bon, Lu, je vais pas poireauter jusqu’à demain : ou je te retouche ça tout de suite ou tu iras te faire habiller chez Plumeau !
Momo se retira à l’autre bout, vexé : lui narcissique ? Quel toupet ! Peut-être un peu
accaparé par le souci de sa prestance toute neuve, et alors ? Ce n’était pas le moindre des égards qu’ils devaient, l’un et l’autre, à leur futur public féminin ? Il s’enfonça les
écouteurs sur les oreilles.
- Oh, merde, ce que ça peut décidément gratter ! leur fit-il savoir sans tarder.
- Qu’est-ce qui gratte ? s’énerva Marie-Claude. Les épingles peuvent piquer, mais une étoffe de cette
qualité ça gratte pas, monsieur Je-suis-jamais-content ! D’ailleurs, qu’est-ce que tu fous encore avec ça sur le dos ? Ton essayage est terminé.
- Ce qui gratte, c’est Arletty ! précisa Momo.
- Là pour le coup, désolée, mon biquet ! Je tenterai de trouver mieux dès qu’on aura arrêté notre
choix.
- Ça fait quand même kitsch de chez kitch ! se permit-il de rajouter étourdiment. On pourrait
pas…
- Tu as décidé de nous emmerder jusqu’au bout, c’est ça ? Le kitsch c’est la vie, petit intello de mes
deux ! Oust ! Du balai ! Débarrasse-moi le plancher ! J’aimerais bien pouvoir finir Lucien tranquille !
- N’oublie pas de lui faire une petite gâterie pour le finir !
- Ce serait pas une mauvaise idée, dit Lu.
- Toi, boucle-la, à moins que tu veuilles tester mon savoir-faire sadomaso ? Un taré sur deux ça
suffit !
Momo n’avait pas lambiné pour se défaire de son frac, après avoir évité de justesse la pelote à épingles
qu’elle lui avait balancée à la tête, et avait prudemment battu en retraite dehors. …Oula ! c’était la vie, la vraie, à nouveau là complète, avec sa charge de passé qui remontait du fond du
couscoussier ! La tyrannie de la femelle et les objets qui volent : comme là-bas, comme avec maman ! Lui, comme un chien dans un jeu de quilles, pareillement ! On n’y
échappait pas ! Et qu’est-ce que tu croyais, mon coco ? On répète à perpette ce qu’on sait le moins de soi-même et, indéfiniment ce sont les mêmes conséquences qu’on provoque ; on
croit, à chaque fois, avoir trouvé un coin d’enfance vierge à partir duquel rebondir, et ça juste parce qu’on avait oublié les étrons qui l’encombrent ! C’était d’ailleurs passablement
amusant qu’il se tienne in petto ce type de réflexions-là, car on pouvait pas vraiment dire qu’en la matière il se soit souvent bercé d’illusions. Il lui restait à se draper dans sa dignité
offensée… Pour se draper, il observa qu’il n’avait que son bermuda sur les fesses : ça n’aidait pas !
…
La Villette ! La Villette… Il poussa le son du walkman pour se laisser envelopper par
l’introduction musicale. Ah, la vache ! c’était pas faux ce que disait la môme au sujet du kitsch, il fallait lui accorder ça. La voix acidulée d’Arletty, ses intonations faubouriennes,
entraient déjà dans ses pensées avec les tressautements chaloupés de l’accordéon, avant d’être dans ses oreilles. D’où venait, sinon d’un écho dont il devait chercher l’origine en lui-même, qu’un
rythme de java des années 30 lui aurait tiré des larmes de veau ?
Il pouvait se presser le citron ! Ce n’était, bien sûr, pas dans les seuls glissements et virevoltes
de la ritournelle ; pas plus, du reste, dans ce folklore de trottoir ou dans l’atmosphère d’un Paris évaporé depuis longtemps : tout ça était, rapporté à ses horizons personnels, à
proprement parler, préhistorique et totalement exotique. Les émotions que remuait cette rengaine à gambiller dans les bastringues dépassaient la particularité de chacun, elles étaient le lot
commun, ce qui constituait le lien essentiel de l’espèce. Par force, on se sentait moins seul,… pas pour autant en bonne compagnie !
C’est tout près d’Pantin
Chez les purotins
Parmi les catins
Et le pur gratin
Des pierreuses…
Pampalan-palan-pampalan-palan…
La petite n’était pas une truffe ! De fait, y’avait ce qu’il fallait pour mettre des fourmis dans les
gambettes… laa-laa-lèèère… Il se mit à tourner comme un derviche de Bal à Jo, en chantonnant par-dessus la voix d’Arletty :
La Villette
La Villette
C’est l’coin des garnos
Y a pas d’aristos
Des guinguettes
Des musettes
Et des p’tits bistrots
Où l’on boit du gros
On n’y joue pas du violon
Tout comme dans les salons
Oui mais d’l’accordéon
C’est bien plus chouette
Et on y danse la java
Bien serrée dans les bras
D’un p’tit homme bien à soi
À la Villêêêê-te…
- Un-deux-trois ! Un-deux-trois ! Un-deux-trois ! Chapeau ! Bravo ! Hop, hop,
hop ! Épatant! Oh, le joli marlou que tu fais là! Tu peux être super quand tu veux, bourricot ! s’enthousiasma Marie-Claude.
- Youyouyouyouyou ! ironisa Lu sobrement.
Visiblement, l’incident était clos. Ils s’encadraient, l’un contre l’autre, dans l’ouverture de la portière,
exhibant des sourires de parents rassurés. Pourvu qu’ils ne se mettent pas en tête d’aller lui faire un petit frère ! s’amusa Momo.