9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 13:00

Alors, ce roman ?

Tiens, en voilà un autre, rencontré dans la rue, dont jusqu'ici j'ignorais qu'il me lisait, au moins de loin en loin.

Le temps, mon cher ! le quotidien, la vie quoi : les heures de tranquillité en continu qui me seraient si nécessaires me manquent. J'avance par fragments, de bouts de papiers en carnets, de corrections en additions, et d'annotations en notules dont il arrive que certaines, à ma grande satisfaction, ne soient pas éloignées de ce qui m'est la forme littéraire la plus chère :


LE PENSE-BÊTE. (Un petit clic sur le mot ?) 

 

Le pense-bête devrait être l’idéal d’un auteur : il n’a pas plus à s’y soucier du lecteur que de remplir le réfrigérateur de son voisin ; tout y est consigné dans le but exclusif de satisfaire à ses propres besoins, qu’il s’agisse de préoccupations métaphysiques (aussi rarement que possible), des ingrédients indispensables à la confection d’un bon pot-au-feu, ou du produit répulsif miracle qui décourage les casse-pieds.

 

Autant de pense-bêtes, autant de bouts de madeleine. Mes tantes Léonie, qui en avaient une pratique virtuose, s’appelaient Rose et Marie-Louise. Deux sœurs, retraitées de l’enseignement catholique, que leur veuvage, malgré la différence d’âge, avait pour ainsi dire rendues jumelles, non qu’elles fussent, en quelque point physique ou de caractère, semblables (l’une grande, raide, d’une autorité écrasante, l’autre petite, un peu voûtée et d’une douceur effacée), mais plus banalement, par un semblable exil en dévotion partagé depuis des années. Deux vestales veillant, avec un même soin pieux, sur leur univers sépulcral peuplé des disparus figés dans leurs encadrements ; monde pétrifié dans un décor de meubles surannés, de bondieuseries sulpiciennes et de reliques militaires serrées dans des vitrines, comme en de petits ossuaires.

Chez ces deux vieilles institutrices était resté vivant, presque seul, le goût d’éduquer. Leurs listes hebdomadaires des courses à faire étaient pour elles l’occasion de m’apprendre à lire et, sans doute, ai-je reconnu les mots radis, chicorée, foie d’agneau avant papa : ainsi, au plus infime pense-bête donnaient-elles le prestige du tableau noir. L’une ou l’autre, de sa belle écriture penchée que ne défigurait aucune faute d’orthographe, y abandonnait au fil des semaines, avec une concision exemplaire, tous les indices d’une existence ordonnée où transparaissaient cependant les signes de leurs personnalités singulières : quasiment tout ce qu’un littérateur qui se respecte devrait avoir pour exigence. Il y avait chez l’une une préférence marquée pour les ris de veau au madère, un penchant peut-être excessif pour le Picon amer, chez l’autre une prédilection pour les vins de Bordeaux, le Darjeeling Makaïbari et les petites pâtisseries au gingembre

L’enfance est un imaginaire reconstruit ; je peux imaginer ici, de l’une ou l’autre, une note : « Denier du culte : cette année, notre bon père abbé peut se brosser, à moins qu’il ne désavoue Marguerite. » Là, une recommandation à tout jamais mystérieuse : « Ce 25, faire piquer Gustave. » Bref, une vie en pointillé où l’imagination n’a qu’à se donner le loisir de reconstituer les vides et qui ouvre, à mon sens, de plus originales perspectives qu’un roman.

Allez lire un roman à votre volailler ! Il ne faudra pas trois minutes pour que son hébétude vous persuade d’arrêter. Mettez-lui sous le nez la liste de commande hâtivement écrite par madame votre maman : c’est un dindon transfiguré dans la seconde, un autre homme vraiment, d’une connerie rayonnante, sympathique, reconnaissante. On gagne toujours à être court.

 

J’étais trop remuant ! La vierge qu’avec un peu plus de bon sens ma mère n’aurait jamais dû cesser d’être ne tarda pas à s’en déclarer épuisée. Avait-elle eu pour espérance de me voir naître éteint comme un notaire de province ? Ce sont des choses qu’on comprend plus tard : ses principes d’éducation auraient été parfaits pour un ours en peluche. Entre elle et moi, c’était elle l’enfant ; j’étais précoce, elle, en dépit de ses vingt et quelques années, n’arrivait pas à combler son retard ; je n’y étais pour rien si le constat la rendait hystérique.

En m’accueillant, les deux grands-tantes eurent le mérite de soulager leur nièce ; au contact de leur sagesse, ma turbulence se diluait, comme un sirop dans un grand verre d’eau. Hélas, cela ne concernait que le temps des vacances ; une rentrée d’automne, je n’avais pas neuf ans, mes parents m’assénèrent qu’il n’y avait meilleure solution pour moi que la pension. Je dois dire qu’ils n’ont pas eu tort : d’emblée, j’y ai trouvé la distance assez bonne pour commencer à les voir l’un et l’autre comme deux étrangers. J’ai fini de pousser à l’ombre rance des soutanes. Esprit et méthode. Règlement, règlement. Emploi du temps. Tout un programme élaboré par les bons Pères et imprimé sur un minuscule agenda resté quasiment désert de moi-même : quelques dessins qui s’ils étaient tombés entre les mains d’un psychologue auraient pu lui mettre la puce à l’oreille, des notes de tableau d’honneur, mes résultats trimestriels... Je dois les circonscrire à leur banalité : des chiures d’enfant.

Seule marque d'enthousiasme, ces trois lignes écrites de la main de ma mère sur la page de garde :

Celui dont vous avez mérité d'être la mère, alléluia

Priez Dieu pour nous, alléluia

Parce que le Seigneur est véritablement ressuscité, alléluia.

 

Comme on le voit, elle n'a pas manqué d'enrichir mon registre : du pense-bête au pense-con.

 

Et me voilà, du coup, largement avancé !  

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commentaires

A
Alors tiens moi au courant, j'aurais grand plaisir à te lire. Roman?
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G
Oh ! merci encore, Madame la Fée ; je t'inviterai à te pencher sur le berceau mais c'est encore un peu prématuré, j'espère que ce ne sera pas qu'une grossesse nerveuse. :o)
A
Fff quelle plume et quelle force dans ce texte! Y a t-il une suite? Je découvre petit à petit...
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G
Il s'inscrit actuellement dans un environnement qui est susceptible de changer. Ce ne sera pas ici, en tout cas... mais ton évaluation m'est précieuse, je t'en remercie.
C
j'aime quand tu écris. Au point que, si ça ne me faisait pas autant marrer, je regretterais le temps que tu passes à dessiner, pamphleter ou tourner en ridicule des gens qui n'ont même pas besoin<br /> de toi pour ça !
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G
<br /> <br /> Tu as raison sur toute la ligne, ma Coline... Mais écrire me demande une tranquillité difficile à trouver, dont je peux me passer quand il ne s'agit que de faire rire.<br /> <br /> <br /> <br />
C
Qu'elle fut restée vierge m'aurait privé du plaisir de t'avoir rencontré. Cependant, te lire me laisse dans la bouche comme un goût de "Vipère au poing" . Enfants, faites des mères comme il vous<br /> plaira; Mère, faites des enfants, une fête.
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