1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 09:00

C'était en 2004. Ce pourrait être aujourd'hui.

Accrochée aux cimaises du château d'Aubenas dans le joyeux foisonnement d'une exposition de groupe , une casse d'imprimerie emplie d'amuse-geules captait l'attention du visiteur. Composition à picorer sur place ; une œuvre éphémère au titre évocateur de « Vernissage ». Il suffisait de s'approcher pour lire ceci, au rang d'autres prescriptions : « Participez à l’acte créatif : mangez ». Cela désacralisait gentiment l’art tout en égratignant les pique-assiette. C'était aussi manière de se moquer des institutionnels de tout poil en charge de définir les priorités culturelles tant au niveau national que local. Si ce n’était  œuvre de « sensibilisation » et vrai « travail d’accompagnement culturel » (comme le réclamait le 1er vice-président du Conseil Général de l'époque), moi, je veux bien qu’on me prive définitivement de dessert.

 

 vernissage-Baps

Ce n’est apparemment pas si facile de transgresser ses préjugés. Au lendemain du vernissage, au cours duquel le buffet avait été prestement englouti, l’offrande de Bernard restait à peine écornée. Le visiteur, perplexe, résistait vaillamment à la tentation de croquer chips, cacahuètes et autre crackers appétissants et ce n’était pas faute d’y être pourtant explicitement invité :

 

 D  La peinture nourrissant peu le peintre, autant nourrir le visiteur.

 D  Cette œuvre est éphémère. Elle disparaîtra quand tout sera consommé. Elle retournera alors d’où elle vient. A la casse…

 D  A consommer de préférence avant le 30.10.2004.

 D  Produits dits comestibles…

 D  Non, mais…

 D  Vous pouvez, si vous voulez, écrire vos commentaires (sur l’Art ou sur les cacahuètes) sur un petit billet et le glisser dans une de ces cases.

 D  Participez à l’acte créatif. Mangez.

 D  De la peinture comme produit de consommation courante.

 D  Et vous appelez ça de l’art ?

 D  Oui monsieur. Conceptuel, interactif et accroché. C’est de l’art. Contemporain.

 D  Et dérisoire…

 D  Je vous l’accorde.       Vincent.

 

Passant alors par là, je joins le geste à la parole :

« Eh bien voilà, il y a tout ce qu’il faut à grignoter !

- Mais il ne faut pas faire ça, monsieur ! »

Un peintre amateur en jupon, connue de vue (une peinture d’ailleurs honnête, également connue de vue). Je n’avais que souhaité la délivrer de l’irrésolution dans laquelle l’avait visiblement plongée sa scrutation. J’ai presque palpé son vertige soudain, un peu comme si dans une séance d’atelier l’idée lui était venue, par un caprice sémantique, que le modèle n’était pas là pour qu’on le croque, mais qu’il était à consommer.

 

Il aura fallu attendre que les cases se soient plus qu’au tiers dégarnies pour voir les visiteurs se mettre à mâchonner avec entrain la collection d’amuse-gueules entre temps ramollis. On a compté tout de même, au final, une vingtaine de billets. Echantillons :

 

 D  N’enfermons pas l’art dans des cases, mangeons-le à pleines dents !

 D  Tout a une fin même quand la faim justifie les moyens.

 D  L’enfant est artiste – et puis adulte, usé, il est souvent incapable de détourner les objets basiques de leur fonction. L’artiste, lui, le peut. Quelle chance !

 D  (Faisant référence au second tableau de Bernard qui voisinait) : Et si on s’asseyait sur ces chaises offertes, et si on plongeait dans le bleu profond de votre rêve et si on grignotait quelques cacahuètes… Merci à chaque artiste pour cette part de liberté qu’il nous offre.

 D  L’art éphémère est aussi apprécié par les gourmands que par les artistes.

 D  J’ai grandement participé à la destruction de cette œuvre rassasiante et chaleureuse.

 D  Je sourirai parfois pour ne pas perdre la face. Merci.

 D  Aux artistes, merci de nous nourrir de toutes les manières.

 Et, tomate cerise sur le gâteau sec :

 D  Quand je tourne le dos au buffet, il me regarde par-derrière (traduit de l’allemand).

 

Un vrai condensé de livre d’or !

 

 

 vernissage-Baps-état final

 

 

Voilà, lectrices et lecteurs chéris, c'est comme ça : j'avais envie de vous parler de Bernard Vincent. "J'parle pas aux cons, ça les instruit", disait Audiard. J'espère qu'aucun ne sera venu s'égarer par ici.

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commentaires

P
L'idée est amusante, la composition très jolie en plus. Du food art en fait ! ;)<br /> <br /> PS : Dommage qu'on ne puisse pas agrandir les images, j'aurais aimé voir de plus près.
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G
Un vrai esthète de l'art (et même du bacon)... ;o)<br /> <br /> PS : ctrl + pour l'agrandissement des images, mais la qualité des photos n'y incite guère.
P
<br /> C'est beau donc utile, c'est simple donc à ma portée, c'est sensé donc ancré, c'est l'imprimerie ancienne solide face à la mangeaille actuelle dérisoire. On avance dans la surprise,<br /> l'interrogation... oser, pas oser... art participatif... J'aime ! Merci pour cette découverte.<br /> Une conne qui aime s'instruire.<br /> <br /> <br />
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G
<br /> <br /> Si les cons étaient comme toi, je deviendrais facilement bavard ! <br /> <br /> <br /> <br />