20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 13:10

DEUXIÈME PARTIE 

 

39

 

   Dans la nuit noire, qui a comme effacé la campagne, la tour s’élève devant lui, aussi improbable qu’un phare planté au milieu du désert. Passé l’entrée, pour toute source de lumière une étroite lucarne contre laquelle il s’est décidé à taper. Un crâne égratigné de rares cheveux gras s’est redressé derrière le guichet ; au-dessus de lunettes finement cerclées de métal, les yeux se ferment à demi pour détailler le visiteur.

   - Je suis le nouvel inspecteur. Je veux grimper, vous pouvez m’éclairer ?

   La paire de bésicles s’approche de la vitre :

   - Je vous vois mal, lâche enfin la bouche en se déplissant. Restez où vous êtes, je viens.

   En s’allumant, les plafonniers ont dilaté brutalement l’espace. Sur le seuil de sa loge, le planton poussiéreux a quelque chose d’une blatte échappée d’un tas de gravats.

   -  Monsieur, oui ?...

   - Mademoiselle, si vous voulez bien. Je suis ici incognito… Bon, c’est l’escalier du fond, je présume ?

   -  Si ça vous chante... Dernier étage. C’est le seul accessible.

   Combien de paliers aveugles, inutiles, en effet ? L’escalier n’en finit pas de tourner. C’est une absurdité que dans un tel volume on ait vu si petit, au point que deux individus ne pourraient se croiser. Enfin, au bout des marches, une première porte. Un long couloir. À droite, derrière la cloison, des raclements de gorge et ce qui peut passer pour un piétinement incessant.

   -  Entrez, j’en ai pour deux minutes.

   Un employé, assis devant des écrans de contrôle, coche une feuille dans la lumière d’une lampe de bureau rachitique.

   -  ...Vous n’avez pas eu trop de mal à trouver ?

   - Un peu ? Je n’ai pas l’impression… Les caméras sont au rez-de chaussée ?

   Une voix crachotante, dans une enceinte proche : « Les vingt suivants... Ne traînons pas ! » C’est la troisième fois depuis qu’il est entré. Sur les écrans, une file serrée, interminable, d’hommes et de femmes engourdis avance par à-coups jusqu’à la porte coulissante qui bée à intervalles réguliers, puis se referme derrière chaque groupe.

   -  On ne vous a pas expliqué ? Prenez la peine d’observer.

   Un des écrans affiche maintenant l’image d’un sas vide, fini par une baie qui ouvre sur la nuit.

   -  Mais c’est pas vrai, encore ! Et zut et crotte et foutre !

   -  Il y a un souci ?

   L’autre a ignoré la question et presse le bouton d’un micro :

   - Bonté divine ! Si c’est encore une de tes foutues grèves sauvages, blanc-bec ! tu es viré.

   Un jeune gaillard se plante devant la caméra en reboutonnant ostensiblement sa braguette :

   - Tu me vois, l’ancêtre ? Il se pourrait que j’aie toujours le droit d’aller pisser !

   - Tant que tu veux, blanc-bec ! mais tu préviens quand tu t’absentes. Je ne l’ai pas suffisamment répété ?... Alors, fissa au poste, grouille-toi ! et accélère la cadence… Blanc-bec ? Je te conseille de te tenir à carreau : je t’envoie le contrôleur.

   Sa main a relâché le bouton du micro :

   - Quelle génération de crétins ! Vous l’avez entendu, hein ! Vous finirez vous-même de juger… Pour le rejoindre, c’est la poignée que vous avez à main droite ; ensuite toute première à gauche. L’ouverture est automatique.

 

 

   Le susnommé blanc-bec appuie sur un bouton, près de la large baie ouverte sur le vide. À l’autre bout du sas, une porte coulissante s’écarte devant un bougre frémissant d’impatience.

   - Les vingt premiers… Allons, pressons, pressons !

   La porte se referme derrière eux.

   - Go ! Go ! Go !...

   La nuit a avalé les vingt sauteurs en moins de deux.

   - On ne leur fournit pas de parachutes ?

   - En supplément… C’est hors de prix ! Du fait, on n’en vend pas un seul… Suivants ! Pas plus de vingt !... Vous voulez voir de près ?

   Une bourrade dans le dos de chacun, pour hâter la culbute. Ils tombent comme de grosses pierres.

   -  Vous faites ça depuis longtemps ?

   - Contrat intérimaire de trois mois ; j’en suis à la moitié... Faut bien essayer de payer le loyer !... Les vingt qui viennent... Pas un de plus, ça n’ira pas plus vite !

   Un petit vieux semble hésiter :

   -  Le train de cinquante-cinq, c’est par là ?

   - Tout à fait, pépé ! Allez, ne mettons pas les autres usagers en retard.

   -  Ça roule tous les jours aussi facilement ?

   - Je touche du bois : depuis que je suis là on a presque doublé les quotas.

   Pendant ce temps, le dernier s’est offert un double périlleux avant.

   - Tout ce qui est fantaisie, notez ! je sais fermer les yeux tant que ça ne nuit pas à l’efficacité… Vous permettez que je lise ce que vous avez dans le dos ?

   - J’ai quelque chose dans le dos ?... Mais tu veux bien me lâcher tout de suite, abruti !

   - Monsieur l’abruti ! s’il vous plaît. Je suis William Magic Shakespeare en personne !... Et hop ! Du balai, enfoiré !

   Cueilli par un magistral coup de coude au plexus, Magic est revenu à une modestie plus séante.

   - Navré, Willy ! Il semblerait qu’on n’a pas la même conception de l’avenir, toi et moi. Moi je dirais que ça sent plutôt la fin de ton contrat, tu ne crois pas ?… Un aigle comme toi ! Tu devrais avoir honte d’être encore là à faire glisser des portes… Une démonstration, pour solde de tout compte ? Regarde ! On ouvre. On coince. Et on s’occupe plus de rien. Pigé ?

   Magic Willy s’est ramassé un fort joli uppercut au menton. Dommage que sa chute n’atteigne pas à la même qualité d’élégance ! À l’arrivée, du reste, le bruit manque tragiquement de charme. Rien ne laissait prévoir que le lascar fût si blet ! Non, vraiment rien.

   Les autres ont recommencé à entrer. Le sas est plein en un clin d’œil. Leur colonne soudée se meut bientôt continûment, sans précipitation, sans vague, avec l’impassible détermination qu’on voit dans l’activité des fourmis, de la porte du fond jusqu’au bord de l’abîme qui les engloutit un par un.

   En deux battements de bras, Lu s’était envolé. 

 

   Sa main tarde à trouver la lampe, à la tête du divan qu’il partage avec une smala hétéroclite de peluches. Une table à repasser, deux chaises dépareillées, des cartons encombrés de montagnes de fringues. C’est tout le luxe du petit débarras dans lequel Marie-Claude l’a obligeamment remisé, tandis qu’elle poursuit l’exploration de ses sensations neuves dans la chambre à côté. Deux nuits, déjà, qu’elle hulule son plaisir. C’est un bonheur quand elle arrête ! Et si ce n’était que son sans-gêne ! Ils ont passé l’après-midi au Shehrazade : au jour, pas un détail qui sauve la vulgarité et la vétusté de l’endroit. La vérité, c’est qu’il aura suffi d’une demi-journée pour défraîchir trois semaines épatantes. Voilà ! Et puis, la différence décisive entre eux et lui c’est que s’il a, comme c’est bougrement le cas, une frénétique envie de pisser, les tourtereaux peuvent compter sur sa délicatesse pour ne pas les tirer de leur sommeil de bêtes ! Il ouvrit la fenêtre, replia les persiennes, et s’appuya contre la balustrade pour scruter la rue vide. Dans son champ de vision, tous les appartements voisins étaient éteints.

   Sous lui, un lampadaire élargissait sur le trottoir sa flaque de lumière jaunâtre. Un chien errant, sorti d’une ruelle, s’arrêta pour le renifler longuement avant de lever la patte dessus.

 

   La première giclée tomba à quelques dizaines de centimètres du clebs qui détala sans exiger le reste. Lu ajusta son tir. En rencontrant le mât du luminaire, le jet rendit un son plus que satisfaisant. Les gerbes de gouttelettes improvisaient un feu d’artifice bien plaisant ! Mieux que ça ! C’était une féerie de comètes et d’étoiles. Et mieux encore ! Tout un système de planètes qui s’épanouissait sous ses yeux. Son big-bang à lui ! L’éternité, qu’il avait le pouvoir d’interrompre, de recréer, de suspendre à nouveau, d’anéantir dès que sa vessie serait vide. Dieu ? Thaumaturge ? C’était au choix ! Pour le reste, sa décision était prise. Il s’égoutta presque distraitement.

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commentaires

C
Ah oui, c'est le risque ! De temps à autre faut faire une petite cure de mauvaiseté, sinon on est bon pour chamalloïser !
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G
<br /> <br /> C'était donc ça, que je me sens tout mou, tout raplapla ! <br /> <br /> <br /> ...En fait, faudrait être méchant tout le temps : ça rendrait la critique plus supportable.<br /> <br /> <br /> <br />
C
quand je viens picorer tes miettes,c'est pas avec un appétit d'oiseau !<br /> T'as vraiment du talent, en plus de l'humour et du coup de crayon...
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G
<br /> <br /> Sincèrement, tu as plus de talent que moi : plus d'angles de vue, plus de finesse psychologique, bref une palette plus large. Et de plus, ces temps-ci, mon humour s'émousse : je vais finir par<br /> devenir plus doux qu'un agneau.<br /> <br /> <br /> <br />
F
Ravie de retrouver "Les miettes de la nuit".. j'ai eu un peu de mal à entrer à nouveau dans le vif du sujet.. mais lulu est arrivé et hop ! ça repart.<br /> Bises du jour
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