4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 23:05

 

30

 

  Ils étaient six ! La lumière du jour filtrait à travers le rideau. Momo avait les fesses qui dépassaient du lit. En essayant de les rentrer, aussi discrètement que possible, il avait relevé la tête et découvrait dans le miroir les trois formes qui renflaient le drap. Les cheveux blonds de Marie-Claude faisaient entre eux comme une tache de soleil. Foutre de foutre ! cela valait en effet le détour quand la môme y mettait du sien. Il évoqua Tony avec sollicitude. Malheureux bougre ! Ces choses-là ne devaient pas le tracasser beaucoup en ce moment…

   C’est lui qui avait proposé de dégager le miroir. C’était passablement bêta de ne le réserver qu’aux activités de couture ! On se sentait moins seuls ! Et puis, cela donnait de la distance à leurs ébats : on pouvait s’y intéresser en simple spectateur, en observateur détaché. Comment mieux expliquer ? L’activité de leur reflet, vue sous cet angle de neutralité, leur redonnait une certaine qualité de décence !

   - Ah non, s’insurgea-t-elle, tu ne vas pas recommencer !

   Ce n’était pas sa faute, à lui, si son boute-mémé avait cette indépendance navrante !

   - On est tes invités ! plaida-t-il.

   - Pas de ces filouteries, mon chéri ! l’invitation était valable pour la nuit. Terminé !

   D’ailleurs, elle n’était pas du matin ! et elle avait un besoin urgentissime d’aller faire pipi.

   - Il faut déjà se lever ? grogna Lu.

   - Demande au petit frère de ton copain ! rigola-t-elle en s’éclipsant.

   - Bien dormi, mon pote ? s’informa Momo, aussi ingénument qu’il le pouvait.

   Lu se fendit d’un bâillement interminable ne signifiant pas le contraire, avant de s’absorber dans une rêverie qui ne paraissait pas déplaisante.

  

   - Allez, mes sucres d’orge ! De l’air là-dedans !

   Elle ouvrit la portière en grand. Elle s’était brossé les dents, s’était donné un coup de peigne, et contentée de passer un long tee-shirt de coton blanc. Appétissante, rien d’autre à dire, jugèrent-ils.

   - Génial, mes loulous ! Pas un nuage et autant considérer que c’est sec… Je vous fais du café ? Oust ! il fait trop beau pour traîner au page. Vous pouvez mettre votre table dehors ?

   - Jus d’orange, confiture de figue ? interrogea Momo.

   - Géant ! vous êtes des amours.

   Attablés comme ils étaient tous les trois, ils auraient fait une super pub télé pour une marque de petit-déj’ ! décréta-t-elle. Encore son idée de famille ? s’inquiéta Lu. Quand même pas ! Plutôt un concept moderne : tolérance et intégration. Une vision tonique de l’évolution des esprits. Discrète, hein ! à peine suggérée. Le plus légèrement possible, admit Lu, sinon ce ne serait pas exactement grand public !

   - On est pas là pour voir ce que les comédiens peuvent bien foutre entre les claps ! trancha-t-elle.

   - Certainement ! lui accorda Momo… Est-ce que je peux te poser une question d’un autre ordre ?

   - Mais je suis tout ouïe, oui oui ! pépia-t-elle.

   Il marchait sur des œufs. Voyons : surtout lui demander avec tact, en tentant de ne pas la vexer !

   - Pourquoi je fais la pute ? s’esclaffa-t-elle. Appelle les choses par leur nom, pauvre chérinounet ! Mais tu m’imaginerais shampouineuse ou caissière d’hypermarché ? Je peux me faire leur salaire mensuel en trois jours ! La réponse te convient, mon bébé ?

   Présenté sous cet angle, il n’y avait que des broutilles à objecter ! considéra Momo. Lu, lui, n’avait pas un goût prononcé pour toutes ces questions d’argent. Il trouvait ça un tantinet vulgaire !

   - L’interrogatoire est fini, mes chéris ? Vous êtes prêts à attaquer les matières sérieuses ? Alors, en scène pour La polka du roi !

  

   S’il restait un morceau sur lequel certains détails coinçaient encore c’était cette délicieuse petite perle de Trenet. Chacun la voyait bien ainsi aujourd’hui : légère, facétieuse et coquine. Cela n’avait pas été le cas de Momo au tout début. Elle n’était pour lui que mièvrerie et fadaise. Et ce mélange de menuet et de polka, donc ! Un truc pour décadents poudrés. Il y était allé de son couplet social, poussant l’outrance jusqu’à revendiquer un air qui soit en phase avec l’attente populaire !

   - L’Internationale, peut-être ? l’avait alors aigrement coupé Marie-Claude.

   Quelle peste elle pouvait être ! Les choix pourtant ne manquaient pas : hip-hop, break, smurf, que sais-je d’autre ? Le rap, tiens ! Voilà la musique de l’ascenseur social !

   - Nous y voici : l’ascenseur social ! Pauvre intello décérébré ! Tu parles d’une image évocatrice de progrès ! Va raconter ça au zonard, pour qui un ascenseur c’est des pannes à perpette, des tags et des odeurs de pisse !

   Elle se souciait bien d’être blessante ! Heureusement, lui n’était pas du genre rancunier ! Il s’était rabattu mollement sur l’anachronisme de leur costume de scène : le menuet en frac ! Il en avait levé les yeux au ciel.

   - Parce que Môssieur aurait, par hasard, le budget pour une panoplie XVIIIème ?

   Allons, allons, il n’y avait aucune faute de ton dans ce choix. La polka, elle, n’avait été introduite à Paris qu’autour de 1840, si sa mémoire ne le trahissait pas : c’est ainsi que Lu les avait tranquillement accordés, faisant valoir sur le sujet sa science encyclopédique. Pédant !

 

   Tout ça, c’était querelles byzantines qui n’effleuraient presque plus Momo, à présent. Pour peu, des trois, il serait devenu le plus intraitable avocat de cette charmante amusette : au fond, il était excellent d’offrir à leur public ces parenthèses de légèreté si nécessaires à une vie de chien !

   Bref ! depuis ils avaient déjà énormément transpiré là-dessus sans aboutir à la solution idéale.

   Pour la chorégraphie, pas de problème, ils y étaient ! Six couplets façon menuet, exécutés à pas menus, avec révérences et plus d’une trouvaille cocasse, de leur tonneau. Chacun des couplets suivi du refrain, manière polka, sur un rythme vif, où ils ne s’étaient pas davantage privés d’apporter toute leur inventivité comique. Couplet-refrain, à tour de rôle ils dansaient menuet et polka avec Marie-Claude. Jusqu’au dernier couplet qu’elle exécutait seule, et l’ultime refrain où ils se retrouvaient tous trois en rang de front. Parole, tout ça était au poil ! Momo reconnaissait en outre que la petite séance intime qui venait d’animer la nuit avait ajouté du piquant à l’ensemble et, comment dire ? lui avait donné du liant.

   Où le bât continuait à blesser, oh ! un chouïa, c’était dans la coordination du play-back. Pas les couplets : là ils maîtrisaient suffisamment bien leur affaire. Mais les refrains ! De l’un à l’autre, cet acrobate de Trenet variait les oh ! et les ah ! les hé ! les onomatopées… Ils s’y perdaient deux coups sur trois.

   - Eurêka ! s’exclama soudain Marie-Claude.

   On allait abandonner les refrains au fantôme du fou chantant ! Ils étaient prêts à tester ça ?

   - Pas sot du tout ! avait applaudi Lu. Et il s’était lancé, comme de juste :

 

   Voulez-vous dan-ser mar-quise ?

   Voulez-vous dan-ser le me-nuet ?

   Vous serez vite con-quise

   Donnez-moi la main s’il vous plaîîît.

 

   Trenet, au refrain :

   Ohohohoh !-ohohohoh !

   En-tronz’-en dan-se

   Quel-le caden-ce

   Ahahahah !-ahahahah !

   Le me-nuet c’est la pol-ka du roi.

 

   Momo :

   Pen-dant que le mar-quis som-meil-le

   Je veux poser-r’un baiser sur vos doigts fluets

   Et sur votre bou-che ver-meil-le

   Moi pour l’amour j’suis toujours prêêêt.

 

   (Trenet, au refrain.)

 

   Lu :

   Montons sans fai-re de ta-pa-ge

   Tout-t’en dan-sant le me-nu-et là-haut

   Montons jusqu’au troi-sième é-ta-ge

   Du bon-heur nous aurons bien-tôôôt.

 

   (Trenet, au refrain.)

 

   Momo :

   O doux-z’émois, mi-nu-tes brèèves

   C’est dans la joie la soie et le satin

   Que j’accomplis mon plus beau rêêve

   Chérie je vous possèèèède en-fiiin !

 

   (Trenet, au refrain.)

 

   Lu :

   Mais soudain ! Qu’y a-t-il mar-qui-se ?

   Je ne vous sens plus très bien dans mes bras

   Vous fondez comme une ban-quise

   Expliquez-vous ! j’n’com-prends pas.

 

   (Trenet, au refrain.)

       

   Marie-Claude :

   Hélas mon-sieur je suis-z’en ci-re

   Et vous vous-z’êtes au mu-sée Gré-vin

   Louis XIV ah ! triste si-re

   Nous ne som-mes plus des-z’hu-mains !

 

   Trenet :

   Ahahahah !-ahahahah !

   Finie la dan-se

   Plus de caden-ce

   Ahahahah !-ahahahah !

   Ainsi s’a-chè-ve la pol-ka du roi.

 

   C’était OK ! Impec ! À rendre verts de jalousie tous les travioques de chez Michou ! Surtout, on touchait plus à rien : voilà l’avis de Marie-Claude. Momo et Lu se tapèrent dans les mains puis attaquèrent joyeusement La danse des canards.

   - Mon papa, quand j’étais petite, faisait aussi des trucs comme ça et après il courait autour de la table !

    Le bonheur !

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3 juin 2012 7 03 /06 /juin /2012 23:05

 

29

 

   - Je n’ai aucun compte à vous rendre. Vous me faites chier, les biquets ! C’est vous qui me faites becter, qui m’habillez, qui… ? Et puis merde !

   Pas trop polie ! Le regard noir, des éclairs dans les yeux : c’était bien le jour ! Il leur semblait qu’elle aurait pu d’abord montrer un peu de compassion.

   - C’est une tuile ! se calma-t-elle.

   - Il a peut-être une chance de s’en tirer, dit Momo.

   - Je serais lui, que je ne me le souhaiterais pas ! On voit que vous ne connaissez pas sa baronne : pouvoir le faire manger jusqu’à perpette dans le creux de sa main, trop contente !… Non, je parlais de notre emploi du temps, mes biquets.

   Rien n’altérait son pragmatisme ! À d’autres qu’eux cela aurait pu faire froid dans le dos.

   - C’est au contraire une circonstance opportune, dit Lu. Chômage technique, et qui sait jusqu’à quand ?

   - Donc, le malheur des uns… commença-t-elle à énoncer.

   - Ne fait pas le moine, compléta Momo.

   - Ou quelque chose comme ça ! approuva Lu en rigolant.

   Ce qu’ils pouvaient être gamins, tout de même ! Elle les observait, éberluée :

   - Alors, on va pouvoir s’y consacrer à plein temps ?

   - Et dès ce soir ! Ça nous changera les idées, dit Momo.

   Pour sûr, avec ces oiseaux-là, elle avait eu du pif ! Comment rêver de parier sur de meilleurs chevaux ?

   - J’annule mon programme pour les deux jours qui viennent et je m’installe à côté, claironna-t-elle.

   On repoussa la table. On mit en branle la cassette. …La Villette ! La Villette !… À tour de rôle, ils dansèrent la java avec la petite, comme prévu dans le spectacle. Bon Dieu que ça faisait du bien ! Pause pétard. Vraiment du bien ! Reprise… Re-pause pétard… La nuit était tombée depuis longtemps.

    Ils se regardèrent tous les trois. Il paraît que les grandes frayeurs exacerbent la libido. Ce n’était pas faux ! 

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 23:05

 

27

 

  Lu ressentit comme un bienfait presque étranger le retour d’un timide rayon de soleil. Ses yeux continuaient à parcourir le périmètre ravagé, allant d’un point à l’autre à la recherche de repères familiers. Et cela renvoyait son esprit beaucoup plus loin. De cette terre dans laquelle ses bottes s’enfonçaient à hauteur de chevilles, il avait l’étrange impression de sortir, pareil au premier homme de la création. Ce qu’elle était, il y a seulement quelques heures, il découvrait qu’il n’en avait pas de regret. C’était limpide : auparavant, il n’y avait pas eu ses racines.

   Ouais, entre lui ! il eût été mieux avisé de n’avoir pas imaginé le premier homme. Il lui fallait à présent se cogner au pitoyable résultat de l’évolution de l’espèce qu’il avait là en la personne de ce con, cruellement vivant, dans son champ de vision.

 

   Ayant retrouvé son teint vif, que rehaussait l’imperméable orange au dos duquel tranchaient les grandes lettres blanches de la Compagnie Privée des Cantonniers du Sud, l’inspecteur s’occupait ostensiblement à draguer flaque après flaque pour y dénicher les deux pioches et la pelle perdues.

 

   Consternant ! Révoltant ! Momo continuait à s’indigner du regard de voyeur qu’avait porté sur eux ce sinistre crétin qui ressemblait à un pêcheur de coques. Le type les avait vus morts ! et l’idée qu’il ait pu s’emparer en esprit de leur vie (serait-ce une seule seconde !) pour s’en forger une version définitivement incontrôlable, lui était proprement… Il l’aurait tué volontiers !

  

   Ses bottes avaient une bien fâcheuse tendance à se comporter en ventouses. Dieu sait jusqu’où les eaux auraient entraîné les outils des ratons ! à moins qu’ils ne fussent enterrés dans leur tranchée, auquel cas ce n’était même plus la peine d’y penser… Il y avait là-bas, à quelques dizaines de mètres, un intriguant bruit de cascade.

  

   Les yeux de Lu accompagnaient avec un éclat méprisant la Compagnie Privée des Cantonniers du Sud qui s’éloignait au dos de son représentant. C’était définitivement cela ! S’il y avait un seul endroit où coller une étiquette de héros à ce nul, c’était sur son arrière-train !

  

   Le bruit était très net et repérable, maintenant. L’inspecteur progressait lentement. Il s’approcha avec la plus grande prudence. Le sol se déroba sous lui, d’un coup.

  

   Il était là. Hop ! il n’y était plus.

   -  C’est un putain d’illusionniste ! s’émerveilla Momo.

   - Certains ne chipoteraient pas pour reconnaître la marque du miracle, fit observer posément Lu, bien qu’il n’en fût pas moins sidéré.

   Ils se rendirent malaisément sur place. Décidément, il était dit que le bonhomme les aurait fait beaucoup marcher !

   -  Gaffe ! avertit Momo.

   Lu vint passer la tête par-dessus son épaule :

   -  Houmpf ! fit-il.

   Il y avait de quoi. Un trou, de la largeur d’un veau, s’ouvrait sur une profondeur insondable.

   -  Recule-toi ! Tiens-moi solidement la main, demanda Lu.

   Il s’avança et se mit à frapper du talon devant lui, chassant la boue en direction du trou.

   -  On est à fleur de roche. Ne lâche surtout pas !

   La cassure était franche.

   -  Il sera tombé comme une pierre, dit-il. Tu peux venir.

   -  Ohé ! essaya Momo.

   -  O… hé ! leur renvoya faiblement l’écho.

   -  Ohé ! Tony ? recommença-t-il.

   -  O… hé… To… ny ? répondit l’écho.

   Lu avait ramassé une poignée de gravier.

   -  C’est horrible de vouloir lui jeter des cailloux ! s’indigna faussement Momo.

   Lu haussa les épaules et exigea un silence complet… Ils eurent en retour une grêle de plouf assourdis.

   -  À vue d’oreille, déclara Lu, je compterais bien trente, quarante… cinquante mètres ?

   -  À cette heure, le malheureux doit avoir une veuve, pronostiqua Momo.

   Ils se regardèrent dans les yeux. Cela faisait un vide. Mais aucun des deux ne se serait autorisé à le dire : ç’aurait été d’un goût douteux !

   -  Il faut prévenir les secours, réagit Lu.

   -  Et la Compagnie, compléta Momo.

   -  On va avoir un foutu remue-ménage, mon vieux !

   -  On n’a déjà plus à se torturer les méninges pour lui construire une légende.

   -  Tu as raison, il a dorénavant son aven. Ma foi, Aven Tony, ça fait classe !

   Momo l’examinait avec perplexité :

   - Ton trou, bon sang ! Cela n’en finit pas de me turlupiner : je n’arrive pas à m’empêcher de penser qu’il y avait quelque chose de prémonitoire pour lui là-dedans.

   - Tais-toi, j’ai honte ! Je n’ai pas eu le temps de le lui demander : j’avais imaginé pour l’emmerder de lui faire transférer la baraque et le trou à côté du chantier. J’étais assez curieux de savoir comment il pourrait bien s’y prendre pour délocaliser l’ensemble !

    C’était une réponse qu’ils ne pouvaient, ni l’un ni l’autre, faire à sa place. La suite ne fut que balivernes et autres sortes de banalités.

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 23:05

 

26

 

  - Il est quelle heure, à ton avis ? demanda Momo.

   - Pas facile à dire ! estima Lu, en tournant son regard vers le ciel… Peut-être dix heures ? On a eu le nez creux de prévoir les impers.

   Depuis qu’ils avaient commencé leur journée, la masse des nuages n’avait cessé de s’alourdir au-dessus d’eux : on aurait dit qu’elle était gorgée d’encre, maintenant.

   - Pour ce qui est du nez, on aurait pu se passer de le foutre dehors, dit Momo ; on a au minimum deux semaines d’avance. Bien ! règlement à part, je ne vois pas pourquoi on continuerait à attendre ce con ! Jusqu’à présent c’était au moins un type ponctuel. Quasiment inutile, mais ponctuel… Tiens, on dirait que ça s’est dégagé du côté de chez nous ; avec un peu de chance, en mettant les gaz tout de suite, on évitera le plus gros.

   Une bourrasque souleva un épais nuage de terre.

   - J’ai dans l’idée qu’il est en train de filer un sale coton, jugea Lu. C’est pas le mauvais type, mais ça lui laisse pas un tas d’atouts, c’est clair !… Je me sens pas de piloter, dit-il ; avec les rafales ça va pas être de la tarte.

   Les premières gouttes, larges et visqueuses, vinrent s’écraser sur leurs cirés.

   Accroche-toi ! conseilla Momo. Bon Dieu ! ici, avant peu, ce sera le déluge.

  

   Il pouvait y avoir vingt minutes que la pluie les giflait. Momo, arc-bouté sur le guidon, avait des crampes dans les mains et se décida à faire une halte.

   - Merde ! dit Lu, on a eu bigrement raison de pas s’éterniser. C’est la nuit, dans le fond !

   - Et entends comme ça canarde ! On l’a échappé belle, grogna Momo, en essuyant la buée de son casque. Impossible que ce salaud n’ait pas été briefé par la Sécurité !

   - Quand on parle du loup…, annonça Lu.

   Tous phares allumés, la voiture de l’inspecteur déboulait au beau milieu de la route, plein pot, en levant autour d’elle des gerbes d’eau.

   Il avait fait descendre sa vitre avant même d’être à leur hauteur ; il était pâle comme un mort :

   - Dieu merci ! vous êtes sains et saufs. Grimpez, leur dit-il… Ah ! juste un coup de main pour m’aider à monter le scooter à l’arrière.

   - On aurait carrément pu y laisser notre peau ! Je sais qu’elle ne vaut pas très cher ! dit froidement Momo.

   - Oh ! ne parlez pas de malheur, s’empressa l’inspecteur, je m’en veux déjà bien assez… J’ai dû laisser hier soir ma bagnole au garage pour qu’ils jettent un coup d’œil au moteur. Qui aurait pu prévoir une telle saucée ?

   - Et ce matin ? s’enquit Momo. La Compagnie n’a pas reçu l’alerte météo assez tôt ?

   - Ah ! j’en suis malade, les gars, vous n’allez pas me croire : mon portable oublié dans ma tire ! Que sais-je ? Une de ces négligences qui m’arrive jamais ! Étourderie ! Le fait exprès ! La guigne !

   - La scoumoune ! appuya Momo. C’est votre garagiste qui met du rouge à lèvres ?

   - Pardon ! Pardon ! je suis un misérable, s’effondra soudainement l’inspecteur. Bordel de Dieu ! je vous le jure, j’ai eu la trouille de ma vie : il vous serait arrivé quelque chose, je me retrouvais à la rue !

   - Tu entends ça, vieux Lu ? Dire qu’on aurait pu causer du tort à cet excellent homme ! Allons, remettez-vous, mon brave ! Je ne veux pas vous inquiéter, mais vous avez une figure affreuse…

   Il n’exagérait pas : les traits tirés, l’air hébété, l’autre avait pris un teint à la fois cireux et marbré qui n’était certes pas d’un pronostic affriolant. Une réelle tête à claques !

   - …Voyez, il n’y a pas mort d’hommes, et tout ce négocie, n’est-il pas ? entre gens raisonnables… Lu, tu devrais en profiter : tu n’aurais pas une ou deux suggestions à faire valoir à ce monsieur ?

   - Oh, rien d’exorbitant ! dit Lu. Il y aurait forcément beaucoup à gloser sur les méthodes de travail, mais je redoute que notre ami n’ait guère plus de poids que nous dans ce domaine. Me trompé-je ?

   - …

   - Hé oui ! notez que j’en suis tout à fait conscient ! Rassurez-vous, mon intention n’est nullement de vous mettre dans l’embarras. Laissons cela !

   -  Je… Je…

   - Non, non, vous dis-je, oubliez ça, restons concrets ! Si les pontes avaient vu, au sommet de la boîte, le plus mince intérêt à améliorer le problème, ce serait fait depuis un joli brin de temps ! Apprenez d’ailleurs, mon ami, que socialement trop d’efficacité finit toujours par être dangereuse ! Aucune organisation n’y résiste longtemps sans des dégâts considérables.

   - On a du mal à dire que la société évolue dans un sens favorable, reconnut l’inspecteur, soudain méditatif.

   - Le monde change tout le temps et ne change jamais, déclara Lu, catégorique. N’essayez pas de noyer le poisson ! … Voilà, contentons-nous d’examiner ce qui vous est d’un ressort accessible et qui (permettez-moi de vous en agiter les responsabilités sous le nez !) est consubstantiel à vos fonctions. Vous suivez ?

   - Je dois prendre des notes ? demanda l’inspecteur.

   - Je m’efforce de conserver un ton courtois et amical, dit Lu, il me serait désagréable de devoir en changer par suite de remarques déplacées !

   - Voyez-vous, intervint Momo, sans mettre en doute votre intelligence, et sans remettre en cause notre sympathie, je crains que vous ne saisissiez pas l’état exact de votre situation, à compter d’aujourd’hui. Alors, je vais essayer d’être clair… Je ne suis pas ce qu’on appelle friand de potins mais, d’après ce qui m’est venu aux oreilles, votre avenir n’est pas flambant. Puis-je vous dire que vous êtes un fameux veinard ? Mon camarade et moi sommes tout disposés à vous donner un coup de pouce, moyennant quelques menus services, cela va de soi ! …Tu ne serais pas hostile, vieux Lu, à ce qu’on fasse de notre ami un héros ? Le sauveteur de ses subordonnés ! La vérité ne demande qu’embellissements, hein ! pas vrai ? Belle occasion de vous donner une nouvelle aura auprès de votre hiérarchie : vous pigez ?

   - Vous feriez ça pour moi, vraiment ?

   - Vraiment ! et un peu pour nous, soyons justes.

   - S’il enlève ces traces ridicules de rouge à lèvres ! dit Lu. Il pue la cocotte, c’en est écœurant !

   - Topons là, mon ami ?

   - Topons là !

   - J’aurais conçu chez notre désormais débiteur davantage de curiosité pour tes conditions, reprit Lu.

   - Dites ! Vous pouvez pas vous adresser à moi ? Je suis là ! se vexa l’inspecteur.

   - Pas dans un tel contexte de frivolité, ça non, mon cher ! Nettoyez-vous : vous en avez encore dans le cou.

   - Si je peux me permettre anecdotiquement, j’ai l’impression que ça a valu le détour, fit mine de s’intéresser Momo.

   - Foutre de foutre… heu, heu ! Allons, allons, se reprit l’inspecteur, je vous écoute avec bienveillance. Congé exceptionnel, prime de risque, parapluie… je suis ouvert à toutes vos demandes !

   - Alors des cacahouètes ! dit Lu. Plus un plat de lentilles : ce ne serait pas abuser ?

   - C’est tout de même dramatique ce qu’il empeste ! Tu as raison, Lu : je me demande s’il vaut la peine qu’on s’évertue à le récupérer.

   - Je pense que la Compagnie nous remercierait plutôt du contraire, ce serait l’expression du bon sens !

   - On aura fait beaucoup d’efforts pour rien, brave homme. Le bon côté, pour vous, c’est que, du coup, vous économisez et cacahouètes et lentilles !

   - Ah non, eh ! c’est vous qui avez proposé de toper. Cochon qui s’en dédit !

   - Dis-moi, Momo, est-ce qu’il ne serait pas spécialement con ? …Bon, mon coco, tu nous as déjà pris pour des jambons, ça suffit ! Assez fait joujou comme ça !

   - Je ne vous félicite pas, mon ami : je crois que vous avez réussi à mettre mon camarade en colère ! Il n’a pas le tutoiement facile, vous savez.

   - Laisse tomber, Momo. Après tout, j’en ai rien à cirer ! Tu vois bien que c’est qu’un malheureux abruti, et on est en train de se conduire comme des salauds… Allez, mon vieux, merci d’être passé. Vous faites ce que vous pouvez et je vous garantis que vous aurez une statue de héros sur mesure. Chose promise, chose due !

   - Vous êtes un assez sale type, dit l’inspecteur. Je ne crois pas avoir jamais cherché à vous humilier comme ça.

   - Mais il n’est pas question de cela, mon ami ! Nous avions conclu un marché : votre brevet de sauveteur, si j’ose dire, et ses avantages connexes contre une ou deux requêtes que vous ne m’avez pas donné sérieusement le loisir d’exposer. Je dis basta ! et je me fie à votre intelligence. Je me comporte en bon subordonné, ce me semble. À votre place, je m’en réjouirais !

   Il se sentait vidé. Tout ça était tellement vain et grotesque ! Des coassements de grenouilles, en vérité ! Momo avait tourné sa tête vers lui, depuis le siège passager avant, pour guetter une suite. L’autre se résumait à une épaule et un bras droits qui dépassaient de son dossier, à un regard hostile qu’il rencontrait dans le rétroviseur et, malheureusement, à ses effluves de femelle. À part l’odeur, il lui était parfaitement indifférent.

   - Vous devriez arrêter les essuie-glaces, dit-il pour recréer un lien, parce qu’il le fallait bien.

   La pluie avait cessé. Au fond, contre un épais rideau gris délavé, un arc-en-ciel aux couleurs d’ecchymoses semblait plonger un de ses pieds dans leur chantier.

   Avant les hommes, il n’y avait personne pour raconter le monde, songea Lu, et le monde se fichait bien des trois trous du cul qu’ils étaient, comme de tous les trous du cul de la terre ! Et voilà que lui, Lu, allait maintenant devoir inventer l’histoire d’un homme qui lui était tout étranger, et pour lequel il n’avait pas d’estime. Il allait lui tailler une légende artificieuse, et cet homme se gonflerait de vanité en entendant célébrer ses mérites usurpés (par quoi il ne différerait en rien des autres hommes). Et, parce qu’il est dans la nature des hommes d’oublier ce qui déplaît à leur amour-propre, cet homme aurait vite fait d’oublier chacune de leurs vexations ; parce qu’il lui serait doux d’être à nouveau considéré, il aurait bientôt fait de remodeler leur mensonge, pour en faire sa vérité. Mais ce que Lu savait, avec le plus de certitude, c’est que cet homme-là ne leur pardonnerait jamais d’être les seuls à conserver la trace de l’autre vérité. Aussi lui, Lu, avait-il hâte d’en terminer avec la mise au point de cette histoire et se sentait-il comme un chat dégoûté par la médiocrité de sa proie.

   - Peut-être pourrions-nous aller récupérer nos outils ? suggéra-t-il.

  

   Au bout d’un gros quart d’heure, la route s’avéra difficile. Ils durent bientôt rouler au pas. Des trous s’étaient formés dans les ravaudages de la chaussée ; sur les accotements, des pans de bitume s’étaient fissurés et, en certains endroits, avaient été arrachés sur des mètres. Tout au long, c’étaient des semaines de leur travail qui s’étaient envolées ; la terre écroulée dans les ravinements de multiples torrents et bouleversée par des coulées de boue et de pierraille. Il leur fallut finir à pied.

   Un paysage de désolation se dessinait à mesure qu’ils avançaient. Effondrements, crevasses, petits cadavres de bestioles noyées. Un bout de la route avait disparu. Des dernières centaines de mètres de ce qui avait été leur tranchée restait une longue cicatrice boursouflée et hérissée de végétaux déracinés. Une des pelles abandonnées, plantée de guingois dans le sol détrempé, n’avait plus qu’un moignon de manche calciné et fumant au-dessus de son fer déchiqueté par la foudre.

    L’inspecteur se tourna vers eux, immobilisés côte à côte, et les fixa d’un air halluciné. Sans doute, oui !… il concevait qu’un commentaire de sa part n’eût pas été apprécié. 

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 23:05

 

23

 

   - Ce n’est que le bâti, expliqua Marie-Claude. Je vais te relâcher un peu de tissu dans le dos pour donner de l’aisance aux épaules ; par contre, je crois qu’on gagnerait à ajuster légèrement la taille. Regarde-toi : tu en penses quoi ?

   La môme avait tous les talents et son motor-home tous les atouts. Il suffisait de tirer deux rideaux au long du pieu et à sa tête, et hop ! on se découvrait sous deux angles dans un placage de miroir : un vrai atelier de couturière, pas moins !

   - Ouais, ouais ! fit Momo, en se mirant sous toutes les coutures… Et toi, Lu, comment tu me trouves ?

   - Narcissique, mon pauvre ami, c’en est indécent !

   - Hé ! Oh ! en sourdine les enfantillages ! Vous commencez à me gonfler, les agneaux !… Bon, Lu, je vais pas poireauter jusqu’à demain : ou je te retouche ça tout de suite ou tu iras te faire habiller chez Plumeau !

   Momo se retira à l’autre bout, vexé : lui narcissique ? Quel toupet ! Peut-être un peu accaparé par le souci de sa prestance toute neuve, et alors ? Ce n’était pas le moindre des égards qu’ils devaient, l’un et l’autre, à leur futur public féminin ? Il s’enfonça les écouteurs sur les oreilles.

   - Oh, merde, ce que ça peut décidément gratter ! leur fit-il savoir sans tarder.

   - Qu’est-ce qui gratte ? s’énerva Marie-Claude. Les épingles peuvent piquer, mais une étoffe de cette qualité ça gratte pas, monsieur Je-suis-jamais-content ! D’ailleurs, qu’est-ce que tu fous encore avec ça sur le dos ? Ton essayage est terminé.

   - Ce qui gratte, c’est Arletty ! précisa Momo.

   - Là pour le coup, désolée, mon biquet ! Je tenterai de trouver mieux dès qu’on aura arrêté notre choix.

   - Ça fait quand même kitsch de chez kitch ! se permit-il de rajouter étourdiment. On pourrait pas…

   - Tu as décidé de nous emmerder jusqu’au bout, c’est ça ? Le kitsch c’est la vie, petit intello de mes deux ! Oust ! Du balai ! Débarrasse-moi le plancher ! J’aimerais bien pouvoir finir Lucien tranquille !

   - N’oublie pas de lui faire une petite gâterie pour le finir !

   - Ce serait pas une mauvaise idée, dit Lu.

   - Toi, boucle-la, à moins que tu veuilles tester mon savoir-faire sadomaso ? Un taré sur deux ça suffit !

   Momo n’avait pas lambiné pour se défaire de son frac, après avoir évité de justesse la pelote à épingles qu’elle lui avait balancée à la tête, et avait prudemment battu en retraite dehors. …Oula ! c’était la vie, la vraie, à nouveau là complète, avec sa charge de passé qui remontait du fond du couscoussier ! La tyrannie de la femelle et les objets qui volent : comme là-bas, comme avec maman ! Lui, comme un chien dans un jeu de quilles, pareillement ! On n’y échappait pas ! Et qu’est-ce que tu croyais, mon coco ? On répète à perpette ce qu’on sait le moins de soi-même et, indéfiniment ce sont les mêmes conséquences qu’on provoque ; on croit, à chaque fois, avoir trouvé un coin d’enfance vierge à partir duquel rebondir, et ça juste parce qu’on avait oublié les étrons qui l’encombrent ! C’était d’ailleurs passablement amusant qu’il se tienne in petto ce type de réflexions-là, car on pouvait pas vraiment dire qu’en la matière il se soit souvent bercé d’illusions. Il lui restait à se draper dans sa dignité offensée… Pour se draper, il observa qu’il n’avait que son bermuda sur les fesses : ça n’aidait pas !

   …

   La Villette ! La Villette… Il poussa le son du walkman pour se laisser envelopper par l’introduction musicale. Ah, la vache ! c’était pas faux ce que disait la môme au sujet du kitsch, il fallait lui accorder ça. La voix acidulée d’Arletty, ses intonations faubouriennes, entraient déjà dans ses pensées avec les tressautements chaloupés de l’accordéon, avant d’être dans ses oreilles. D’où venait, sinon d’un écho dont il devait chercher l’origine en lui-même, qu’un rythme de java des années 30 lui aurait tiré des larmes de veau ?

   Il pouvait se presser le citron ! Ce n’était, bien sûr, pas dans les seuls glissements et virevoltes de la ritournelle ; pas plus, du reste, dans ce folklore de trottoir ou dans l’atmosphère d’un Paris évaporé depuis longtemps : tout ça était, rapporté à ses horizons personnels, à proprement parler, préhistorique et totalement exotique. Les émotions que remuait cette rengaine à gambiller dans les bastringues dépassaient la particularité de chacun, elles étaient le lot commun, ce qui constituait le lien essentiel de l’espèce. Par force, on se sentait moins seul,… pas pour autant en bonne compagnie !

 

   C’est tout près d’Pantin

   Chez les purotins

   Parmi les catins

   Et le pur gratin

   Des pierreuses…

 

   Pampalan-palan-pampalan-palan…

   La petite n’était pas une truffe ! De fait, y’avait ce qu’il fallait pour mettre des fourmis dans les gambettes… laa-laa-lèèère… Il se mit à tourner comme un derviche de Bal à Jo, en chantonnant par-dessus la voix d’Arletty :

 

   La Villette

   La Villette

   C’est l’coin des garnos

   Y a pas d’aristos

   Des guinguettes

   Des musettes

   Et des p’tits bistrots

   Où l’on boit du gros

   On n’y joue pas du violon

   Tout comme dans les salons

   Oui mais d’l’accordéon

   C’est bien plus chouette

   Et on y danse la java

   Bien serrée dans les bras

   D’un p’tit homme bien à soi

   À la Villêêêê-te…

 

   - Un-deux-trois ! Un-deux-trois ! Un-deux-trois ! Chapeau ! Bravo ! Hop, hop, hop ! Épatant! Oh, le joli marlou que tu fais là! Tu peux être super quand tu veux, bourricot ! s’enthousiasma Marie-Claude.

   -  Youyouyouyouyou ! ironisa Lu sobrement.

   Visiblement, l’incident était clos. Ils s’encadraient, l’un contre l’autre, dans l’ouverture de la portière, exhibant des sourires de parents rassurés. Pourvu qu’ils ne se mettent pas en tête d’aller lui faire un petit frère ! s’amusa Momo. 

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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 23:05

 

21

 

   Les trois semaines qui suivirent furent un tourbillon.

    Marie-Claude était revenue de la ville dans un vacarme de caravane publicitaire : Charles Trenet, les sautillements d’un piano, une giclée de cuivres…

 

    Bien le bonjour

    Pour aujourd’hui finie la quête

    Gardez tout

    Messieurs gardez tout…

 

   C’était pas tendance, et alors ? Au cul la mode ! De la gaieté, de la fantaisie, voilà ce qu’il fallait ! La petite goutte de citron sur l’huître ! Elle avait arrêté son bahut devant la baraque, portière ouverte pour qu’ils profitent bien, et elle avait jailli, roulant des billes comme le fou chantant aux plus beaux jours de sa carrière, en s’égosillant avec lui :

 

    Y’a de la joie

    Bonjour bonjour les hirondelles

    Y’a de la joie

    Dans le ciel

    Par-dessus le toit

    Y’a de la joie

    Et du soleil dans les ruelles

    Y’a de la joie

    Partout y’a de la… ah !ah !ah…

 

   - Nôôôn ! ils avaient gueulé tous les deux.

   - Vous n’aimez pas ?

   - Baisse ça ! S’il te plaît, baisse ça !

   - Oh, je vois !… On a besoin du secours de maman.

   - Vouîîî ! supplia Momo.

   - Vous êtes des veinards, mes biquets, j’ai sur moi le cachet miracle. Mais à partir de maintenant, terminé les vacances ! Je ne suis pas venue pour jouer au docteur… Regardez les zolies z’emplettes que z’ai faites pour vous. Alors, qu’est-ce qu’on dit à maman ?

   - Nôôôn ? s’effara Momo.

   - Euh ! et ce comprimé ? suggéra Lu. Je me sens un peu barbouillé, ça aidera peut-être à faire tout passer.

 

  

    - Ta, ta, ta ! je ne partirai pas tant que je n’aurai pas pris vos mesures…

   Il avait fallu négocier pied à pied. Pour que dalle. Sur tout, elle avait ses réponses et des certitudes en béton. En frac, ils n’avaient pas envie de ressembler à des pingouins ! Mais, pauvres chérinounets, quelle objection ridicule : bronzés comme ils étaient ! Et il n’était d’ailleurs question ni de chemise ni de pantalon : quelques paillettes sur le torse et les cuisses, c’était tout. Ils seraient beaux comme des boys de music-hall ! Le choc du chic et de l’exotisme assuré !

   Et ses choix musicaux, complètement ringards, non ? Trenet et Arletty, pensez !

   - C’était la peine que tu te paies ma fiole à cause de Maurice Chevalier et de Lucienne Boyer ! nota perfidement Momo.

   - Mais, mon joli biquet, c’est pas parce que tu es passablement bien conservé qu’on va mobiliser les teenagers : remballe tes fantasmes !

   - Non, non, ça c’est au quart de poil, confirma Lu. Prémonitoire ! Précurseur ! Tout l’esprit d’avant-guerre ! Parce que, je vous le dis, le monde danse sur un volcan, mes amis !

   Ce n’était pas exclu, tempéra Marie-Claude. Ce qui était certain, c’est qu’à l’époque d’Arletty et de monsieur Trenet le monde prêtait encore de l’importance à la France. Est-ce que monsieur Momo aurait mieux à proposer, par hasard ?

   Monsieur Momo avait pris l’air de qui est extérieur au débat : si cette crêpe de Lu était d’accord, on n’allait pas courir le risque de mettre l’amorce de l’édifice par terre, alors que planait la menace d’un embrasement mondial et de la décadence du pays d’accueil !

    Eh bien, puisque c’était O.K., voici comment la chorégraphe-metteuse en scène voyait les choses : primo Arletty et Trenet, matin, midi, après-midi et soir, et la nuit s’il fallait ; les écouteurs sur les oreilles. En bossant, en mangeant, en dormant. Imprégnation : tempo, paroles. Tout le reste coulerait ensuite de là comme l’eau de la source… 

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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 23:05

 

18

 

   Il ne faudrait jamais se retourner sur son passé, c’est le plus sûr moyen de tomber de sa bicyclette. Scooter, bécane ; présent, passé ; Lu, lui ; la bouteille de raki vide ; tout s’entrechoquait dans sa tête, dansant comme fétus d’ordures sur un océan démonté. Aucune des positions qu’il avait essayées, pour tenter d’arrêter cette saleté de roulis, n’avait eu le moindre succès. Sa couette lui collait à la peau. Il trempait dans son jus ! oh, putain ! c’était rien de dire qu’il était en nage : il embarquait des paquets d’eau. Ce qu’il aurait donné pour débarquer de ce maudit bateau !

   Cela lui remontait par bouffées, entre deux spasmes de nausée : Ali-Babouches et ses risibles trésors d’épicier, cette gueule de rat d’Aziz, ouvert 7/7 (samedi et dimanche compris !), qui prospérait dans son gourbi par on imaginait trop bien quels trafics pourris. Cette limace infecte ne s’était pas payée ouvertement leur poire parce qu’ils roulaient à deux sur un scooter, à leur âge ? Chiure de sa race ! Son morveux de gamin, une petite frappe à la gomme, un ahuri dont le Q.I. aurait fait honte à une moule, un j’nique-ta-mère qui n’avait pas cent mots à son vocabulaire, pouvait sans doute justifier du bulletin de salaire qui lui permettait de crâner dans son cabriolet d’émir !

   Et l’autre enflure, ce doux illuminé de Lu ! Ce qu’on en avait à cirer de ses diplômes ramenés de l’ex-Allemagne de l’Est, juste à la veille de la chute du mur ! En France, ils valaient peau de balle ! Tout un symbole de l’absurdité des chimères que leurs pauvres couillons de vieux s’étaient évertués à leur faire entrer dans la tête… et, nom de Dieu ! combien de fois à coups de pieds au cul. Le cul, annexe du cerveau. Efficace ! Paix à leurs os ! La mort s’était chargée de leur claquer au nez la porte des lendemains chantants. La part de fromage qu’ils avaient eue, c’était celle de l’illusion… Tandis que les caïds de leur génération avaient fait leur beurre, on savait comment ! Et il faudrait continuer à en saluer l’héritage !

   Misérable connard, oui, misérable con de Lu ! qui ne supportait pas de regarder la vérité en face : leurs pères n’avaient pas été des saints, mais des mous ! Il aurait dû avoir l’intelligence d’accepter la validité du constat, et il l’avait ; mais ça le renvoyait trop à sa délicate personne qui n’avait jamais eu le caractère de ses idées ! Tant qu’il s’était agi de remuer des théories, chapeau ! on l’avait toujours vu en veine d’arguments. Quant à les exposer sur le terrain !…

   Il l’avait acculé au fond du fond de ses contradictions… Pour l’épingler enfin à sa vraie place, il lui avait collé dans les gencives ses pirouettes et sa mauvaise foi, domaines où il était très au-dessus de ses convictions d’opérette ! Leïla et d’autres proches étaient allés au bout des leurs ! Et ça lui aurait rabattu le caquet ? Énorme, ce qu’il avait eu le culot de répondre ! Personne ne mérite qu’on lui sacrifie sa vie, sinon celui qu’on a rêvé de devenir. Continue à piocher, con !

    Ah, le déballage avait été rude ! Et, cette salope de Lu en tête, ce que les gens vous pardonnent le moins c’est que vous les preniez pour ce qu’ils sont. C’est que ça l’avait rendu vindicatif, la carne ! cinglant, sanglant. Outrancier ! En somme, peu intéressant… Il avait quand même fallu faire glisser ça. Beeeûûûrk !

    L’extravagance, c’est que maintenant ça ne l’empêchait nullement d’avoir sa trique matutinale ! 

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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 23:05

 

17

 

   Un vol froufroutant de pigeons plongea du clocher de Sainte-Anne avant que ne résonne, clair et rustique, le premier des coups de six heures. Marie-Claude quittait son immeuble.

   Elle veilla à attaquer le trottoir du pied droit, croisant discrètement le majeur et l’index en direction du ciel ; ces détails-là avaient leur importance, comme brûler un cierge à la Madone ou adresser une prière à Rita quand les choses allaient de travers. Rien de tel ce matin : le soleil frangeait de rose le faîte des toits et elle se sentait l’étoffe conquérante d’un entrepreneur de spectacles. Elle porta un regard bienveillant sur l’employé municipal qui finissait de diriger au jet les derniers détritus de la rue jusqu’à une grille d’égout. Ses deux biquets avaient dû eux aussi commencer leur besogne depuis un bout de temps. Pour elle, c’était habituellement l’heure où elle parvenait à trouver le sommeil.

   Elle avait pris sa décision hier soir : ce qu’il fallait, c’était leur composer une tenue de scène, au plus vite. Sans leur avis, de préférence ; il y aurait trop d’atermoiements de leur part et elle avait l’idée précise de ce qui conviendrait au petit poil ! Ici, la mentalité rabougrie du commerce ne l’assurait pas de trouver certaines pièces du costume ; il lui fallait le vaste choix d’une vraie ville : même un lundi, elle n’aurait aucun souci pour dégoter tout ce qui était nécessaire. Elle y serait rendue à l’ouverture des boutiques.

   …Elle avait entamé sans délai ses recherches, notant ici une vitrine, repérant là un éventaire prometteur. Elle n’eut plus ensuite qu’à entrer où elle avait la certitude de dénicher ce qu’elle avait exactement en tête.

   Chez un affable Arménien pommadé, elle fit en une poignée de minutes l’acquisition de deux nœuds papillons en soie blanche.

   - Ils sont réglables jusqu’à un certain point, avait expliqué l’élégant sourcilleux ; si vous aviez les tours de cou de ces messieurs ce serait mieux…

   -  Montrez-moi donc… Ce sera parfait ! avait-elle tranché, sûre d’elle.

   Dans le domaine du prêt-à-porter masculin, questions taille, elle n’avait rien à envier à un pro, forcément ! Elle avait l’œil, ce sont de ces qualités qui s’acquièrent ! Elle aurait pu pareillement, à vue de bête, donner au kilo près le poids d’un mâle, comme un boucher sérieux est en mesure de le faire pour un bœuf. Quatre-vingt-treize ? Elle ne devait pas se tromper de beaucoup pour le bonhomme.

   L’affaire ne fut pas autrement compliquée pour l’achat des tissus qu’elle destinait à la confection de deux fracs : un bon coupon de satin noir, un autre de satinette fuchsia pour la doublure. Chez les frères Lévi, il y avait à boire et à manger, le tout était de savoir résister à leur assommant bagout de fripiers. Bernard se montra, au total, plutôt sympathique et disert ; Henry était un con.

   Elle avait gardé le plus délicat pour la fin, la touche qui ferait la différence, la pièce sur laquelle on n’avait pas le droit de se tromper : le string, quoi !

   La commerçante, une quinquagénaire épanouie, avait l’amour de son produit :

   - J’ai le Rêve de jeune-fille qui est en plein dans la tendance et marche fort en ce moment. La trompe d’éléphant donne une note de fantaisie plaisante.

   -  Non, trop typé.

   -  Le dernier chic américain, avec les oreilles de Mickey ? C’est très frais.

   -  Ras-la casquette de l’Amérique ! restons Français.

   - Ce qui, curieusement, nous a été beaucoup demandé récemment, c’est le modèle pour récipiendaire de la Légion d’honneur. Seyant, discret,… mais forcément moins jeune.

   -  Quelque dispositif pour accrocher la rosette où je pense ?

   -  Non, simplement que sa couleur est assortie à celle du ruban.

   -  Trop cérémonie officielle, peut-être ?

   -  Un peu habillé, c’est également mon avis.

   - Ce que je verrais mieux c’est quelque chose de classique sans excès ; le genre moyennement échancré, laissant un brin de liberté à l’appareil, évocateur mais sans vulgarité, voyez.

   - Parfaitement ! je vais vous tirer ça de ma réserve. Je constate avec plaisir, mon petit, que nous avons des conceptions voisines sur le sujet… Que dites-vous de ce motif léopard ? Personnellement, j’aurais un penchant pour le zèbre.

   Marie-Claude l’affranchit de son projet en trois mots.

   - Alors, n’hésitez plus, c’est en ce cas le zèbre qu’il vous faut ! Ces messieurs ne pourront être que satisfaits… La même taille, me dites-vous ? Tenez, je vous fais les deux au prix d’un… Si, si, mon petit, c’est une joie pour moi d’être assurée qu’ils seront bien portés. 

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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 23:05

 

16

 

   Momo sortit pisser. Il avait le crâne prêt à exploser, le cœur, les tripes et tout le reste au ras des amygdales et, à tous points de vue (encore devait-il éviter de passer d’un point de vue à l’autre trop vite, ça lui donnait le mal de mer !), il se sentait la consistance d’un étron. Socialement la chose était un truisme ; intellectuellement, sans doute pouvait-il opposer un reste de dénégation chancelante. Physiquement, la concordance était catastrophique. Cela faisait des siècles qu’il n’avait pas pris une biture pareille. Fallait être bougnoul, définitivement bougnoul, pour se mettre minable comme le plus décérébré des bouffeurs de porc !

   Primo, ç’avait été l’inconséquence de cette bourrique de Lu, avec sa nostalgie indécrottable et ses effarouchements d’intello outragé, comme s’il avait eu à quelque moment que ce soit les moyens de sa stupide vanité ! Deuzio, l’intelligence amalgamée aux grands principes ne pouvait faire d’eux que les plus irréductibles des cons ! ils auraient dû en avoir, à défaut de compréhension, l’expérience. Tertio ? tertio, il était aussi con que Lu, voilà tout ! Peut-être, en somme, n’était-ce qu’une pitié immonde pour leur crétinerie commune qui, après qu’ils eurent quitté Marie-Claude, l’avait conduit à accepter de faire le détour par Les trésors d’Ali-Baba pour acheter une bouteille de raki.

   Il regardait alternativement l’arc d’urine trouble qu’il dirigeait sans conviction aussi loin de ses pieds qu’il pouvait et l’horizon qui commençait à se pigmenter violemment d’un jaune citron guère plus attrayant. Entre les deux, il n’y avait même pas l’espoir d’un mirage. Mais, nom d’un trou du cul de Dieu ! est-ce qu’il aurait par-dessus le marché la connerie de croire encore qu’on allait lui servir le grand soir avec les premiers feux de l’aurore ?

   …Misère de misère à plume ! un simple comprimé effervescent dans un gobelet d’eau, ce n’était quand même pas trop demander à la vie ? Ben si, son utopie butait sur le contenu ridicule de leur armoire à pharmacie.

   Dans la baraque, étalé sur le dos, sa gueule de poivrot entrouverte, ce salaud de Lu vrombissait, avec des emballements et des ratés de mécanique détraquée, et exhalait les odeurs méphitiques d’un alambic de campagne. La réaction la plus humaine aurait été de lui tordre le cou… Qu’il s’étrangle seul ! pesta-t-il en lui-même. Il ressortit avec sa couette sous le bras. 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 23:05

 

15

 

   Il y avait un bail que les derniers clients avaient déserté la terrasse. Momo et Lu, bien que tout à leurs aises maintenant, et qui auraient prolongé de bon gré cette agréable parenthèse, firent observer que le garçon serait sans doute heureux de pouvoir quitter son service. Certes, reconnut Marie-Claude. Il convenait d’ailleurs, trognon comme il s’était montré ! qu’il eut sa part de la libéralité de papy.

   - Je vous fais découvrir la région, mes biquets ?... Alors, tout schuss sur le Safari Parc du congé payé à loilpé !

   …Sur le trajet, c’était comme sur les cartes postales : taureaux, chevaux, des flamants roses, des aigrettes, et des flopées d’oiseaux à qui ils étaient infoutus de donner un nom juste.

   Déjà, sur le parking où ils tournaient depuis plus d’un quart d’heure à la recherche d’une place, des animaux de tous cuirs, de tous poils, des gras, des maigres, des entre deux, avec leur drap de bain, leur parasol, leur glacière ; des fesses drôles, des fesses mornes ; des seins fluets et des mamelles exubérantes ; des sexes rabougris, des pendeloques de nantis ; quelques gracilités émoustillantes. Beaucoup de viande.

   - Oh, doux Jésus, une variété mutante de Flamands roses ! s’exclama Marie-Claude en désignant deux bibendums dont les coups de soleil illuminaient le paysage. Faudrait des tonnes de crevettes pour nuancer ainsi le plumage d’un Belge !… Mais, me trompé-je, mes biquets ? C’est la voiture de votre protecteur ou pas ?

   C’était !

   - Il est encore en train de se faire endaufer dans un coin, je parie... Allez ! tant pis pour la suite de notre visite, mes doux chéris : nous aurons l’élégance de ne pas perturber ses loisirs.

   - Non, il en est réellement, tu es sûre ? s’effara Momo.

   - Bof, personne n’est infaillible ! accorda distraitement Marie-Claude. Il peut aussi être là en famille, en compagnie de sa bourgeoise.

   - Tout de même, ce qu’on peut se tromper sur les gens ! releva Lu, avec un sourire pensif.

   - Je ne vous ai naturellement rien dit, mes chéris ! Bon, on aura quand même bien profité de la journée, pas vrai ? Si on rentrait doucettement ? On pourrait commencer à se pencher  sur votre apprentissage. Je veux pouvoir être fière de vous, vous savez !

   Oui, oui, naturellement ça aussi !... Ils n’y voyaient plus tout à coup le même caractère d’urgence ; Lu, surtout, ne s’était toujours pas exactement fait à l’idée de s’exhiber comme un phénomène de foire. Momo, lui, avait plutôt dans la tête qu’une gentille bourre, juste en bons camarades, conclurait sacrément mieux l’après-midi.

   Il n’eut pas l’agrément de mener sa rêverie plus avant, encore moins d’en faire miroiter les avantages :

   - Il faut que je vous remercie du fond du cœur, mes deux biquets : j’ai, grâce à votre tact, passé le plus merveilleux des dimanches. Elle en avait sa claque, à parler franc, de toute les têtes de nœud sur pattes qui ne voyaient en elle qu’une bécasse à embrocher ! Ça la gavait, que disait-elle ! ça lui trouait le cul qu’on n’en eût à quatre-vingt-dix-neuf pour cent qu’à ses fesses. Que ce soit clair ! elle en usait comme ça lui chantait, mais elle en accordait déjà assez dans le bizness. Bref, cela avait été un bonheur rare d’avoir été en compagnie de deux gentlemen old fashion !

   Elle aurait pu, se désola Momo à part lui, se dispenser de son hommage ; au moins pour cet après-midi. Dans le registre cérémonieux, elle n’était pas à la hauteur de son attractivité sexuelle. Et merde ! c’était bien sa chance qu’elle le prît pour un foutu taré de gentleman. 

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