13 mai 2012 7 13 /05 /mai /2012 23:01

 

14

 

   Au bout de la route, bordée de marais, un enrochement marquait le début d’un vaste espace communal tarifé ; après la guérite qui servait de caisse, il avait roulé près d’un kilomètre sur une large bande alluvionnaire toute bosselée et creusée d’ornières : c’était, lui vint-il à l’esprit, comme une métaphore de sa vie, regrettablement assez juste. Au dos des dunes, la mer restait une promesse invisible. Sur le parking, les véhicules s’entassaient par centaines ; il eut la chance qu’une place se libère presque immédiatement devant lui. L’idée même de chance le fit ricaner : quelle chance, en effet, que l’existence de merde qu’il menait depuis des années !

   Au fond du parking, une cabane à frites entourée de canisses proposait ses sandwichs, ses glaces et ses boissons fraîches. Il s’était accoudé à une table, ombrée inefficacement par un trop étroit parasol en raphia, et mâchonnait sans appétit un pan-bagnat dégoulinant. À côté de lui, une tablée de six naturistes allemands insoucieux de sa présence aboyaient leur gaieté et descendaient à qui mieux mieux de formidables lampées de bière. C’était cela : en dehors des rapports de travail avec les ouvriers sur les chantiers, il avait la sensation déprimante d’être devenu transparent. Il avala en grimaçant le fond de son demi tiédi et, après avoir vainement hélé une serveuse, il se déplaça au comptoir pour s’en faire tirer un deuxième.

   Ces derniers mois, l’ambiance de la Compagnie s’était fortement dégradée : de nouveaux directeurs en avaient pris les rênes et ne parlaient que dégraissage et rajeunissement de l’encadrement médian. On ne prêtait plus autant d’importance à son rôle, on lui avait ouvertement fait comprendre que son paternalisme datait d’une période révolue, que ses méthodes manquaient de pep ; on avait tenu plusieurs fois pour négligeables ses observations sur la grogne grandissante du personnel ; on ignorait ses recommandations avec une condescendance ironique : en somme, on l’avait installé sur un siège éjectable.

   Chez lui, c’était depuis longtemps la soupe à la grimace, des récriminations perpétuelles sur son absence d’ambition, des jérémiades acerbes sur sa prétendue pingrerie, d’interminables pleurnicheries sur son défaut d’entrain à partager les fadeurs annuelles de sauteries corporatives, des criailleries indécentes sur son légitime refus d’engager quelque inscription que ce soit dans des soirées de club dénuées de surprises, des lamentations rancunières sur son intransigeance à fuir l’ennui d’invitations de convenances. C’était, en tous domaines, des comparaisons peu flatteuses pour lui, avec les voisins, les beaux-frères, les maris des amies, et jusqu’avec ses copains. On avait l’exigence exorbitante, tout à la fois, de son impassibilité et de sa bonne humeur, de prévenances amoureuses empressées et de l’oubli de scènes de ménage hystériques. Sa femme était pourtant aussi pimpante qu’un radis noir : elle en avait adopté la couleur par une lubie d’élégance et, du premier janvier au trente et un décembre, elle n’en variait aucunement. C’était bien simple : cela faisait maintenant des années qu’il avait l’impression de vivre avec sa veuve.

   Son attraction pour les jeunes poulettes était récente et il s’accordait, par ailleurs, à reconnaître sans complaisance qu’elle aurait dû rester au stade du dérivatif ; mais il était un tantinet trop romanesque, peut-être ? Cette consolation à son train-train rassis et à ses dernières angoisses avait tourné à l’érotomanie affective. Le cul le faisait marcher sur la tête, son cœur battait dans son slip ; c’était un mélange fâcheux, il l’admettait, mais il y découvrait le frisson animal et l’air grisant des grandes stratégies amoureuses. Et là !...Dieu sait que ce cocktail d’émotions fortes n’était pas fait pour des natures de navet !

   En réalité, rien de ce qu’il pouvait faire depuis quelque temps n’avait de sens et, pour être sincère, la dérision était devenue son ultime défense : très objectivement, à quarante-cinq ans, sa vie n’était plus autre chose qu’un triste gouffre de solitude. Il retourna à sa voiture pour se déshabiller. À poil, au moins, il ne se sentait certes pas plus égal qu’un autre, mais il éprouvait vaguement une forme de fraternité de grand singe pour le reste de l’espèce humaine.

   Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était sentir l’extraordinaire finesse du sable sous ses pieds, mais il dut renfiler ses chaussures, tant il était encore brûlant à cette heure, pour finir de gravir la dune d’accès. Dès la crête, une légère brise salée et le revigorant parfum de l’iode l’enveloppèrent. La mer brillait comme une lame. Dans le lointain, on distinguait le cortège des mouettes dans le sillage des bateaux de pêche qui rentraient au port. Il ne manifesta pas le moindre intérêt pour la plage.

   Sur les dunes voisines, les va-et-vient furtifs de culs-nuls mâles lui signalèrent qu’une partie de baise était en cours. C’était au creux de l’une d’elles qu’il avait vu pour la première fois Candi, carambolée avec entrain par une paire de jeunes bicots. Il coupa au plus court.

   …Alors, toute la tension confuse qui le taraudait depuis son pressentiment du matin retomba. Un couple sans attraits, assez mal assorti, se donnait complaisamment en spectacle et déclinait sans grâce une suite de positions compliquées. Il s’attarda quand même à regarder leur gymnastique avec l’indifférence d’un chat castré. 

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12 mai 2012 6 12 /05 /mai /2012 23:05

 

13

 

   La rive gauche du canal bruissait du mouvement continu de la foule et du lent défilé des voitures. C’était le troupeau des touristes et ses grumeaux : ceux qui s’attardent en bord de quai à lire les horaires des promenades en mer ou à rêver devant les ponts des petits cabin-cruisers rutilants ; ceux qui, sur le large trottoir opposé, s’immobilisaient aux terrasses des restaurants pour y consulter les menus.

   Ils se fondirent joyeusement dans le flot moutonnier. Marie-Claude les stoppa devant Le Galion et sa carte démesurée, leur commentant des prix à donner le vertige, avec la désinvolture d’une héritière. Derrière une haie basse de pittosporums odorants soigneusement taillée, des tablées de rupins indifférents à l’indiscrétion des badauds jouaient de la fourchette et du couteau dans une bulle musicale feutrée. À l’ombre des grands stores, entre les chaises aux épais dossiers tapissés, d’élégants photophores lançaient leurs reflets vacillants sur les nappes blanches moirées et la vaisselle précieuse de plusieurs tables inoccupées.

   - C’est un rien chicos, mes chéris, mais vous verrez que la tortore vaut le détour. J’ai une faim de louve ! Venez, on va s’en barbouiller jusqu’aux oreilles.

   Lu protesta qu’une assiette de moules-frites, au snack qu’ils avaient dépassé, serait aussi sympa et davantage, comment pouvait-il dire ça ?… dans sa philosophie. Momo pinçait le bas de sa chemise pour endiguer la sueur froide qui s’était mise à dégouliner dans son dos.

   - Si vous avez du goût pour le graillon, la promiscuité et le boucan, libre à vous mes trésors ! Moi, j’ai assez de la semaine pour me farcir les joies du populo. Un brin de luxe ne nuit pas forcément aux prolos : vous vérifierez ça rapidement. Ce sont quand même pas ces vieux machins guindés qui vous intimident, mes gentils pedzouilles ? Si on leur avait chouré leur dentier à l’accueil, vous en verriez les deux tiers obligés de siroter leur bouillabaisse à la paille. Allez, donnez-moi le bras, on y go !… Nous sommes trois, annonça-t-elle, avec la plus parfaite évidence.

   - Ces messieurs et dame avaient-ils réservé ? s’enquit un loufiat boutonneux, déjà impeccablement domestiqué pour son âge… Je dois aller me renseigner, en ce cas.

   - Fais donc cela, mon chaton, et reviens vite ! lui dit-elle maternellement, en bombant avantageusement la poitrine.

   Il rappliqua sur les talons d’un maître d’hôtel circonspect, dont le sourire bon enfant s’épanouit aussitôt qu’il eut aperçu Marie-Claude.

   - Bonjour, Charles. Vous allez bien nous proposer une table tranquille en terrasse ? Nous apprécierions, si possible, d’être à l’écart du troisième âge, ajouta-t-elle du ton le plus suave, en toisant une rombière liftée qui les dévisageait sans affabilité.

   - Mais certainement, mademoiselle, j’ai dans le coin du fond une table pour quatre qui devrait être à votre convenance.

   - C’est aussi idéal que vous le dites, Charles ; l’air y sera moins insalubre, soupira-t-elle, en passant à côté du chef-d’œuvre en péril qui palpitait d’une indignation inquiétante pour la survie de son ravalement.

   - Je peux offrir à mademoiselle et à ces deux messieurs notre apéritif maison, pendant qu’ils réfléchissent à leur choix ?... Je m’autoriserai seulement à prier mademoiselle de montrer un peu d’indulgence pour notre jeune ami : il n’est encore qu’aux prémices de l’art.

   - Mais il est tout mimi ! Ça va aller comme sur des roulettes, Charles, promit-elle, s’attendrissant de la rougeur subite qui enflammait l’acné de l’apprenti loufiat… Apportez-nous plutôt une bouteille de Chablis : nous allons prendre le plateau royal et nous verrons ensuite, en fonction de ce qu’il nous restera d’appétit.

   Momo et Lu demeuraient interdits, agitant en eux-mêmes les réflexions les plus contradictoires. Ils laissaient de côté quelques questions brûlantes trop évidemment propres à gâcher le plaisir de Marie,… autant (il leur fallait se l’avouer !) que le bien-être insidieux qui commença à les gagner dès le Prélude gourmand de petite friture avalé avec les premières gorgées de Chablis. 

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 23:05

 

10

 

   Des deux côtés de la petite route poussiéreuse, des champs nus, craquelés, s’étendaient à perte de vue sans relief. Dans les rétroviseurs, les disques du soleil lui renvoyaient une lumière aveuglante. La fatigue pesait sur ses paupières irritées. Sa voiture fit une embardée qu’il contrôla péniblement.

   L’inspecteur essaya de se reconcentrer. Sa volonté n’arrangea rien ; il jugea sage de se garer. Sa vie, ces derniers temps, avait pris un tour compliqué. Il se mit à penser au corps mince de Marina qu’il avait laissée dans son lit, à la tiédeur parfumée de son cou, à ses petits baisers aigus. Il ne put s’empêcher de penser à sa femme, avec un sentiment de culpabilité déplaisant. Il ne tarda pas à dormir.

   Il avait la tête lourde en se réveillant ; sa chemise collait au siège. Il remit le contact, poussa la climatisation à fond, et engagea dans le lecteur une bonne vieille cassette du Bird. La souplesse aérienne de Just friends lui apporta le réconfort de sa légèreté. Il lui restait, sans se presser, un gros quart d’heure de route à faire ; il prit son temps avant de desserrer le frein à main. Quelle mouche l’avait donc piqué, en apprenant de Marina que ces deux enfoirés de bougnouls étaient partis se goberger pour la journée avec l’autre cervelle de piaf ? C’est ce qu’il ne parvenait pas exactement à démêler.

   Il crocheta sans peine la serrure de la baraque. Tout était impeccablement nettoyé et rangé. Leur fortune tenait dans une armoire de chantier : des vêtements, quelques paires de chaussures éculées, deux sacs de voyage. Pas un objet perso, pas même un tapis de prière. Pas une lettre, pas la moindre photo. Seuls, quatre livres défraîchis, aux nombreuses pages cornées, apportaient un éclairage baroque sur leur passé. Il feuilleta pensivement le Manifeste du parti communiste, se contenta de donner un coup d’œil aux trois autres : De la démocratie en Amérique ; De la division du travail social de Durkheim ; Les pierres sauvages de Fernand Pouillon. Quelque chose clochait ! il y avait un élément du puzzle qu’il n’arrivait pas à faire entrer dans sa tête. 

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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 23:15

 

2

 

   Dans la baraque de chantier, les bermudas commençaient de sécher à grand peine près d’un réchaud à gaz. Le parfum ample et poivré de la menthe, s’échappant d’une casserole noircie, avait empli le maigre espace qu’éclairait pauvrement une ampoule crasseuse. Un transistor crachotait dans un coin des airs de raï. Momo et Lu, accoudés face à face à une table de camping encore encombrée des ustensiles du repas, avaient enfilé djellaba et babouches et s’abandonnaient à leur lassitude commune devant deux verres de thé fumant.

   - J’en roule une ? demanda Momo.

   - Chouïa, dit Lu. L’inspecteur sera là tôt demain matin. Je vais faire quelques pas dehors.

   Depuis plusieurs nuits, une chaleur poisseuse ne quittait plus la terre. Il leva, en marchant, les yeux vers les étoiles et eut la sensation d’être happé lentement par leur balancement : là-haut, l’air devait avoir la sécheresse du bled. Bientôt, un bout de cigarette vint rougeoyer à son côté. En soufflant sa fumée, Momo lâcha :

   - Cesse d’interroger le ciel, mon frère, le ciel nous a abandonnés… Allez, goûte plutôt ça, c’est de la bonne.

   Lu aspira une longue bouffée, roulant profondément la lourde fumée âcre :

   - Il y a plus de choses dans cette taffe-là que n’en rêve toute votre philosophie, Horatio, hoqueta-t-il dans une quinte qui le laissa au bord des larmes… Ouf ! Oh là là, ça ramone.

   - Je vois qu’Hamlet retrouve le bon sens quand il se glisse dans la peau de moricaud d’Othello, ironisa Momo en lui flanquant de rudes claques dans le dos.

   - Assez, Momo, tu connais plus ta force ; bon dieu, tu as drôlement ramassé du biceps !

   - Eh oui, vieux Lu, un intellectuel complet, c’est ça : la tête et le muscle. Tu crois que la patrie des droits de l’homme nous aurait fait l’aumône de son sol sans le total des qualités ?… J’y ai peut-être droit aussi ? s’inquiéta-t-il, comme le bout incandescent se ravivait.

   Ils s’assirent côte à côte. Pour un moment, seuls le crépitement léger de la cigarette qu’ils se passaient et la stridulation entêtée des grillons peuplèrent la nuit.

   - Cette foutue peur me colle toujours au ventre, Momo, même si ce n’est plus pour moi, mais pour tous ceux qui sont restés là-bas.

   - Ta peur est un apitoiement stérile, mon pauvre Lu. Ils ont bien plus de courage que nous et davantage de convictions.

   Lu détestait ce ton sentencieux, chez Momo plus que chez quiconque. Sans desserrer les dents, il repoussa du coude la tape amicale que lui destinait son compère.

   Momo s’était habitué à ces moments de rumination. Il finit posément de tirer sur le joint qui lui brûlait le bout des doigts.

   - Je rentre me coucher, se força-t-il aimablement à dire. J’en avais préparé un deuxième, je te le laisse ?

   - Hem, hem, consentit Lu.

   - Tu as du feu? insista Momo.

   En réponse, Lu agita sa boîte d’allumettes… Eh, vieux ?

   - Quoi ? s’agaça Momo.

   - Merci, à demain.

   Étendu maintenant, un bras replié sous la nuque, il se laissa gagner par la sérénité du ciel, que traversaient de part en part des étoiles filantes, et par l’indifférence qui sourdait de ses profondeurs ténébreuses. Son accès de hargne s’assourdissait ; son estomac se dénouait. Des visions fugaces de sang et de mort accompagnèrent encore ses dernières bouffées de fumée, mais sa honte d’homme lui redevenait tolérable. Enveloppé par la tranquille et ample respiration de la nuit, il s’endormit comme un bébé et il n’y eut qu’un vol bruyant de muezzins, lâchant sur lui leurs fientes molles, pour perturber beaucoup plus tard ses rêves.

 

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 14:15

 

PREMIÈRE PARTIE

 

1

 

   De gais laboureurs venaient en chantant, l’outil sur l’épaule et en rangs par trois. Une épaisse chenille de poussière ocre montait derrière eux, avant de s’incurver mollement dans l’air brûlant où elle tardait à s’effilocher.

   - Réintroduire des laboureurs ! On ne sait plus quoi inventer pour occuper les gens, grommela Lu. Après les loups dans les alpages, je te demande un peu, Momo ! Ça mènera pas loin cette affaire-là.

   Momo et Lu étaient employés depuis cinq semaines à la Compagnie Privée des Cantonniers du Sud et en portaient le bermuda réglementaire orange. On leur avait confié d’entrée les tâches ingrates que les autres refusaient de faire. Sur cette vaste étendue de campagne déshéritée, la Direction n’allait pas gaspiller ses élites, pas plus qu’elle n’aurait envisagé de déployer sa trop gourmande armada mécanique. Le programme engagé allait permettre pour longtemps de les maintenir à l’écart de tous. Ils n’en souffraient pas. Au contraire. Du matin au soir ils travaillaient avec application ; leur rendement était excellent et leurs collègues, à l’abri du mauvais exemple, n’en tiraient pas de jalousie.

   Après dix heures d’une besogne sans relâche, leurs torses nus luisaient comme deux gouttes d’huile. En s’évaporant, leur sueur avait fini par condenser au-dessus de leurs têtes un épais nuage aigre, d’un blanc jaunâtre peu plaisant.

   - Écoute ça, dit Lu. C’est pas pour que tu me donnes raison, mais écoute donc !

   Momo s’arrêta de piocher. C’est vrai que sans le claquement du pic tout entrait mieux dans les oreilles. Il s’absorba dans l’écoute du chant vigoureux qui lui parvenait. Manquaient vraiment que les flonflons :

 

   …La Nation nous prend pour des bûches

   Sûr qu’on est pas des danseurs de tango

   Mais faut bien que la Nation biche

   Qu’on est pas nés pour être ses gogos.

 

   Chair à canon en temps de guerre

   Viande à pognon quand vient la paix

   La jeunesse l’a plus qu’amère

   Qu’on s’acharne à tondre sa paie.

 

   Si nos vieux ont filé au pas

   C’est pas l’État qui nous fera

   Longtemps singer les majorettes

   Pour nous cloquer des clopinettes.

 

   Tous ces vachards qui nous gouvernent

   Nous sucent l’os, nous anémient

   Qu’ils mettent leur aplomb en berne

   Ils ont pondu leurs ennemis.

 

   Rentiers, tremblez pour vos cassettes

   Patrons, pissez dans vos chaussettes

   Élus, chocottez pour vos têtes

   On ne saigne pas que les bêtes.

 

     Mar-chons, mar-chons

    Un-pan-de mur

    A-ttend-tous ces morpions

    Pan ! Pan ! Pan ! Pan !

 

  - Édifiant ! soupira Lu.

   - La fin est entraînante, ironisa Momo. La Marseillaise en promet guère plus… Dans un stade, cela doit faire de solides supporters !

    - Rigole pas, Momo. Je crois pas qu’on porte le bon maillot.

   - Quel maillot, Lu ? T’as peur qu’ils nous prennent pour des pédégés ?

   - Pire, Momo, pour ce qu’on est : deux bougnoules laborieux. Contre les autres ils ont que leur gueule ; nous, ils nous ont à portée de poings.

   - Eh ! qu’est-ce que tu délires, Lu ? On est comme eux et on leur prend rien. Ça leur apporterait quoi de nous chercher des poux ?

   - Ce qui leur manque le plus, Momo. Leur petite part de puissance.

   - Hum ! Hum ! C’est drôle ce que t’es pas con pour un bougnoule, Lu. On met les voiles ?

   - Ça ira pour cette fois, dit Lu. Z’ont l’air d’être plutôt de bonne.

   - En effet, z’ont l’humeur badine, ricana Momo.

   La belle troupe musculeuse avait entonné, en se rapprochant, une rengaine pleine de tact :

 

   Lundi, des pastèques

   Mardi, des pastèques

   Mercredi, des pastèques aussi...

    

  Momo et Lu saluèrent cet hommage d’un sourire de bon aloi. Un grand blond rougeaud, hilare, l’œil pétillant de subtilité, qui braillait à contretemps Jeudi, des pastèques…, lança en arrivant à leur hauteur :

   - Alors, les melons on bronze ?

   - C’est déjà fait, répondit Momo. Maintenant on mûrit, les gars !

   - Super, les troncs de figue ! Vous avez la météo qu’il faut. On revient vous cueillir demain.

   Le rire de Lu écorcha Momo et lui fit plus mal que l’enthousiasme de ces abrutis : c’est pas humain, pensa-t-il, que ce pauvre Lu s’humilie ainsi. Moi, passe encore, j’ai quasiment que mes mains ; cinq ans de paléographie ça fait pitié, à notre époque. Mais lui, ingénieur, architecte et sociologue…

   - …C’est pas humain ce qu’on endure là, conclut-il à l’intention de Lu.

   - C’est quoi alors ? marmonna Lu. De la mécanique quantique ?

   Les autres ne s’en souciaient plus. Ils avaient forcé la cadence et entamaient une nouvelle ritournelle :

 

   Y a trop de vioques assis sur notre artiche

   Trop de fossiles incrustés dans nos vies

   Y a trop de schnocks qui nous brisent les miches

   Trop de vieillards qui nous flanquent au rancart

   Scions, scions les cannes des viocards

   Et que la mort se rassasie.

 

  Le nuage avait pris une très sale allure et dégageait une odeur rance tout à fait écœurante.

   - On échappera pas à la sauce, grogna Momo en se pinçant le nez.

   Le nuage n’attendait que ça, on aurait dit. Il creva d’un coup et les trempa comme des rats.

 

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 14:10

Il n'y a pas si longtemps, certains m'ont gentiment manifesté leur sollicitude après avoir lu que j'avais en ce moment plutôt la tête en MIETTES.

Rien n'a changé, mais qu'ils se rassurent ! il ne s'agit que de l'écriture d'un roman, déjà largement en forme, qui avance à mon train de sécateur (je coupe beaucoup) et m'occupera une partie de l'esprit pour encore un gros bout de temps.

 

Ce que j'ai à en dire ? À peu près rien.

 

Un titre :

 

LES MIETTES DE LA NUIT

 

L'exergue :

 

Être lucide, c'est difficile.

Tout homme raisonnable l'évite autant qu'il peut.

Bertolt Brecht. Dialogues d'exilés.

 

 

Si le coeur vous en dit, je vous en ferai découvrir quelques morceaux finis. Ce sera au gré de mes envies.

Bon prince, je commencerai quand même par la première partie et le premier chapitre...

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