Ne nous égarons pas dans les détails décoratifs : je suis un solitaire de bonne compagnie. Faut pas trop me courir sur le haricot, c'est tout !

Publicité

HIVER

Ah, les joyeuses veillées entre amis !

 

   Bien sûr, avant on allumait la cheminée, on s’asseyait autour et la soirée était déjà réussie à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Réunir des amis n’était pas difficile, mais ça ne l’est pas davantage aujourd’hui : il suffit de fermer sa porte, de s’installer dans son meilleur fauteuil, de prendre avec soi son whisky favori et d’allumer son poste de télévision.

   C’est même mieux que dans le temps, on zappe et on a là, sans plus d’effort, une tapée de joyeuses andouilles bien décidées à rigoler quels que soient les malheurs du monde. Vous n’aurez pas plus prévenants amis, nul besoin de leur réclamer : « Et ce sketch avec… » ; ils ont pensé à vous l’offrir, et pile poil tel que vous l’entendez trois fois par jour depuis deux mois. Si ce n’est pas de la télépathie !… D’accord, il faudra supporter l’indécrottable boute-en-train, proclamé maître de cérémonie, dont les airs d’imbécillité satisfaite vous horripilent ; consentez-lui votre indulgence : à quoi sert de blâmer l’autosatisfaction d’un ahuri dont vous jugez qu’il n’est pas apte à une satisfaction supérieure ? Allez, on doit avoir un peu de générosité pour ses amis ! Un whisky vous y aidera.

   Il y a là aussi quelques imitateurs. Ce ne sont pas les moins marrants mais, en bon ami, vous sentez, dans leur jubilation factice, une souffrance sous-jacente. C’est que l’on trouve malheureusement de plus en plus d’imitateurs assez infatués de leur talent pour se persuader qu’il n’est pas inférieur au talent de ceux qu’ils imitent et qui finissent par s’aigrir de ce que d’autres imitent comme eux leurs modèles plutôt qu’eux-mêmes. Si bons amis qu’ils soient, ne vous tourmentez pas, vous ne changeriez rien à leur cas. Un whisky vous y aidera.

   En fait de chanteurs, vous n’avez certes pas de mal à vous convaincre que c’était pire à l’occasion des veillées d’autrefois. Certes, mais rien de plus pénible que cette association d’arrogance, de niaiserie et d’insipidité vocale, qui définit tant de stars fabriquées quand, dans l’univers musical, elles ne tiennent même pas la place qu’occupait, dans le temps, un cure-dents sur la table de Pavarotti. Il convient d’être honnête avec ses amis. Un whisky vous y aidera.

   Après un énième whisky, ce ne sera pas raisonnable mais vous n’aurez plus qu’une envie : prendre au plus vite votre voiture pour rejoindre d’autres amis dont vous vous demanderez aussitôt si, autour d’une cheminée, ils vous auraient plus diverti que ceux que vous avez quittés. Alors si, pendant le trajet, de nouveaux amis imprévus, tout empressés à contrôler votre degré d’ébriété, viennent distraire brusquement votre étrange morosité, ne les décevez pas, s’il vous plaît. Un enjouement familier est de mise, n’hésitez pas à claironner en découvrant le panier à salade : « Ce que ça pue là-dedans ! Vous pourriez pas péter un peu pour changer l’air ? » Ce ne seront ensuite que bourrades viriles et grossièretés sans façon, tout ce qu’on imagine pouvoir sceller une robuste camaraderie.

   Les seuls inconvénients des veillées entre amis, c’est la gueule de bois qu’on a le lendemain. Et peut-être quelques ecchymoses qui, somme toute, valent mieux que des bleus à l’âme.

 

Géhèm

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article