Ne nous égarons pas dans les détails décoratifs : je suis un solitaire de bonne compagnie. Faut pas trop me courir sur le haricot, c'est tout !
Par Géhèm
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Dans la baraque de chantier, les bermudas commençaient de sécher à grand peine près d’un réchaud à gaz. Le parfum ample et poivré de la menthe, s’échappant d’une casserole noircie, avait empli le maigre espace qu’éclairait pauvrement une ampoule crasseuse. Un transistor crachotait dans un coin des airs de raï. Momo et Lu, accoudés face à face à une table de camping encore encombrée des ustensiles du repas, avaient enfilé djellaba et babouches et s’abandonnaient à leur lassitude commune devant deux verres de thé fumant.
- J’en roule une ? demanda Momo.
- Chouïa, dit Lu. L’inspecteur sera là tôt demain matin. Je vais faire quelques pas dehors.
Depuis plusieurs nuits, une chaleur poisseuse ne quittait plus la terre. Il leva, en marchant, les yeux vers les étoiles et eut la sensation d’être happé lentement par leur balancement : là-haut, l’air devait avoir la sécheresse du bled. Bientôt, un bout de cigarette vint rougeoyer à son côté. En soufflant sa fumée, Momo lâcha :
- Cesse d’interroger le ciel, mon frère, le ciel nous a abandonnés… Allez, goûte plutôt ça, c’est de la bonne.
Lu aspira une longue bouffée, roulant profondément la lourde fumée âcre :
- Il y a plus de choses dans cette taffe-là que n’en rêve toute votre philosophie, Horatio, hoqueta-t-il dans une quinte qui le laissa au bord des larmes… Ouf ! Oh là là, ça ramone.
- Je vois qu’Hamlet retrouve le bon sens quand il se glisse dans la peau de moricaud d’Othello, ironisa Momo en lui flanquant de rudes claques dans le dos.
- Assez, Momo, tu connais plus ta force ; bon dieu, tu as drôlement ramassé du biceps !
- Eh oui, vieux Lu, un intellectuel complet, c’est ça : la tête et le muscle. Tu crois que la patrie des droits de l’homme nous aurait fait l’aumône de son sol sans le total des qualités ?… J’y ai peut-être droit aussi ? s’inquiéta-t-il, comme le bout incandescent se ravivait.
Ils s’assirent côte à côte. Pour un moment, seuls le crépitement léger de la cigarette qu’ils se passaient et la stridulation entêtée des grillons peuplèrent la nuit.
- Cette foutue peur me colle toujours au ventre, Momo, même si ce n’est plus pour moi, mais pour tous ceux qui sont restés là-bas.
- Ta peur est un apitoiement stérile, mon pauvre Lu. Ils ont bien plus de courage que nous et davantage de convictions.
Lu détestait ce ton sentencieux, chez Momo plus que chez quiconque. Sans desserrer les dents, il repoussa du coude la tape amicale que lui destinait son compère.
Momo s’était habitué à ces moments de rumination. Il finit posément de tirer sur le joint qui lui brûlait le bout des doigts.
- Je rentre me coucher, se força-t-il aimablement à dire. J’en avais préparé un deuxième, je te le laisse ?
- Hem, hem, consentit Lu.
- Tu as du feu? insista Momo.
En réponse, Lu agita sa boîte d’allumettes… Eh, vieux ?
- Quoi ? s’agaça Momo.
- Merci, à demain.
Étendu maintenant, un bras replié sous la nuque, il se laissa gagner par la sérénité du ciel, que traversaient de part en part des étoiles filantes, et par l’indifférence qui sourdait de ses profondeurs ténébreuses. Son accès de hargne s’assourdissait ; son estomac se dénouait. Des visions fugaces de sang et de mort accompagnèrent encore ses dernières bouffées de fumée, mais sa honte d’homme lui redevenait tolérable. Enveloppé par la tranquille et ample respiration de la nuit, il s’endormit comme un bébé et il n’y eut qu’un vol bruyant de muezzins, lâchant sur lui leurs fientes molles, pour perturber beaucoup plus tard ses rêves.
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