Ne nous égarons pas dans les détails décoratifs : je suis un solitaire de bonne compagnie. Faut pas trop me courir sur le haricot, c'est tout !

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LES MIETTES DE LA NUIT (26)

 

26

 

  - Il est quelle heure, à ton avis ? demanda Momo.

   - Pas facile à dire ! estima Lu, en tournant son regard vers le ciel… Peut-être dix heures ? On a eu le nez creux de prévoir les impers.

   Depuis qu’ils avaient commencé leur journée, la masse des nuages n’avait cessé de s’alourdir au-dessus d’eux : on aurait dit qu’elle était gorgée d’encre, maintenant.

   - Pour ce qui est du nez, on aurait pu se passer de le foutre dehors, dit Momo ; on a au minimum deux semaines d’avance. Bien ! règlement à part, je ne vois pas pourquoi on continuerait à attendre ce con ! Jusqu’à présent c’était au moins un type ponctuel. Quasiment inutile, mais ponctuel… Tiens, on dirait que ça s’est dégagé du côté de chez nous ; avec un peu de chance, en mettant les gaz tout de suite, on évitera le plus gros.

   Une bourrasque souleva un épais nuage de terre.

   - J’ai dans l’idée qu’il est en train de filer un sale coton, jugea Lu. C’est pas le mauvais type, mais ça lui laisse pas un tas d’atouts, c’est clair !… Je me sens pas de piloter, dit-il ; avec les rafales ça va pas être de la tarte.

   Les premières gouttes, larges et visqueuses, vinrent s’écraser sur leurs cirés.

   Accroche-toi ! conseilla Momo. Bon Dieu ! ici, avant peu, ce sera le déluge.

  

   Il pouvait y avoir vingt minutes que la pluie les giflait. Momo, arc-bouté sur le guidon, avait des crampes dans les mains et se décida à faire une halte.

   - Merde ! dit Lu, on a eu bigrement raison de pas s’éterniser. C’est la nuit, dans le fond !

   - Et entends comme ça canarde ! On l’a échappé belle, grogna Momo, en essuyant la buée de son casque. Impossible que ce salaud n’ait pas été briefé par la Sécurité !

   - Quand on parle du loup…, annonça Lu.

   Tous phares allumés, la voiture de l’inspecteur déboulait au beau milieu de la route, plein pot, en levant autour d’elle des gerbes d’eau.

   Il avait fait descendre sa vitre avant même d’être à leur hauteur ; il était pâle comme un mort :

   - Dieu merci ! vous êtes sains et saufs. Grimpez, leur dit-il… Ah ! juste un coup de main pour m’aider à monter le scooter à l’arrière.

   - On aurait carrément pu y laisser notre peau ! Je sais qu’elle ne vaut pas très cher ! dit froidement Momo.

   - Oh ! ne parlez pas de malheur, s’empressa l’inspecteur, je m’en veux déjà bien assez… J’ai dû laisser hier soir ma bagnole au garage pour qu’ils jettent un coup d’œil au moteur. Qui aurait pu prévoir une telle saucée ?

   - Et ce matin ? s’enquit Momo. La Compagnie n’a pas reçu l’alerte météo assez tôt ?

   - Ah ! j’en suis malade, les gars, vous n’allez pas me croire : mon portable oublié dans ma tire ! Que sais-je ? Une de ces négligences qui m’arrive jamais ! Étourderie ! Le fait exprès ! La guigne !

   - La scoumoune ! appuya Momo. C’est votre garagiste qui met du rouge à lèvres ?

   - Pardon ! Pardon ! je suis un misérable, s’effondra soudainement l’inspecteur. Bordel de Dieu ! je vous le jure, j’ai eu la trouille de ma vie : il vous serait arrivé quelque chose, je me retrouvais à la rue !

   - Tu entends ça, vieux Lu ? Dire qu’on aurait pu causer du tort à cet excellent homme ! Allons, remettez-vous, mon brave ! Je ne veux pas vous inquiéter, mais vous avez une figure affreuse…

   Il n’exagérait pas : les traits tirés, l’air hébété, l’autre avait pris un teint à la fois cireux et marbré qui n’était certes pas d’un pronostic affriolant. Une réelle tête à claques !

   - …Voyez, il n’y a pas mort d’hommes, et tout ce négocie, n’est-il pas ? entre gens raisonnables… Lu, tu devrais en profiter : tu n’aurais pas une ou deux suggestions à faire valoir à ce monsieur ?

   - Oh, rien d’exorbitant ! dit Lu. Il y aurait forcément beaucoup à gloser sur les méthodes de travail, mais je redoute que notre ami n’ait guère plus de poids que nous dans ce domaine. Me trompé-je ?

   - …

   - Hé oui ! notez que j’en suis tout à fait conscient ! Rassurez-vous, mon intention n’est nullement de vous mettre dans l’embarras. Laissons cela !

   -  Je… Je…

   - Non, non, vous dis-je, oubliez ça, restons concrets ! Si les pontes avaient vu, au sommet de la boîte, le plus mince intérêt à améliorer le problème, ce serait fait depuis un joli brin de temps ! Apprenez d’ailleurs, mon ami, que socialement trop d’efficacité finit toujours par être dangereuse ! Aucune organisation n’y résiste longtemps sans des dégâts considérables.

   - On a du mal à dire que la société évolue dans un sens favorable, reconnut l’inspecteur, soudain méditatif.

   - Le monde change tout le temps et ne change jamais, déclara Lu, catégorique. N’essayez pas de noyer le poisson ! … Voilà, contentons-nous d’examiner ce qui vous est d’un ressort accessible et qui (permettez-moi de vous en agiter les responsabilités sous le nez !) est consubstantiel à vos fonctions. Vous suivez ?

   - Je dois prendre des notes ? demanda l’inspecteur.

   - Je m’efforce de conserver un ton courtois et amical, dit Lu, il me serait désagréable de devoir en changer par suite de remarques déplacées !

   - Voyez-vous, intervint Momo, sans mettre en doute votre intelligence, et sans remettre en cause notre sympathie, je crains que vous ne saisissiez pas l’état exact de votre situation, à compter d’aujourd’hui. Alors, je vais essayer d’être clair… Je ne suis pas ce qu’on appelle friand de potins mais, d’après ce qui m’est venu aux oreilles, votre avenir n’est pas flambant. Puis-je vous dire que vous êtes un fameux veinard ? Mon camarade et moi sommes tout disposés à vous donner un coup de pouce, moyennant quelques menus services, cela va de soi ! …Tu ne serais pas hostile, vieux Lu, à ce qu’on fasse de notre ami un héros ? Le sauveteur de ses subordonnés ! La vérité ne demande qu’embellissements, hein ! pas vrai ? Belle occasion de vous donner une nouvelle aura auprès de votre hiérarchie : vous pigez ?

   - Vous feriez ça pour moi, vraiment ?

   - Vraiment ! et un peu pour nous, soyons justes.

   - S’il enlève ces traces ridicules de rouge à lèvres ! dit Lu. Il pue la cocotte, c’en est écœurant !

   - Topons là, mon ami ?

   - Topons là !

   - J’aurais conçu chez notre désormais débiteur davantage de curiosité pour tes conditions, reprit Lu.

   - Dites ! Vous pouvez pas vous adresser à moi ? Je suis là ! se vexa l’inspecteur.

   - Pas dans un tel contexte de frivolité, ça non, mon cher ! Nettoyez-vous : vous en avez encore dans le cou.

   - Si je peux me permettre anecdotiquement, j’ai l’impression que ça a valu le détour, fit mine de s’intéresser Momo.

   - Foutre de foutre… heu, heu ! Allons, allons, se reprit l’inspecteur, je vous écoute avec bienveillance. Congé exceptionnel, prime de risque, parapluie… je suis ouvert à toutes vos demandes !

   - Alors des cacahouètes ! dit Lu. Plus un plat de lentilles : ce ne serait pas abuser ?

   - C’est tout de même dramatique ce qu’il empeste ! Tu as raison, Lu : je me demande s’il vaut la peine qu’on s’évertue à le récupérer.

   - Je pense que la Compagnie nous remercierait plutôt du contraire, ce serait l’expression du bon sens !

   - On aura fait beaucoup d’efforts pour rien, brave homme. Le bon côté, pour vous, c’est que, du coup, vous économisez et cacahouètes et lentilles !

   - Ah non, eh ! c’est vous qui avez proposé de toper. Cochon qui s’en dédit !

   - Dis-moi, Momo, est-ce qu’il ne serait pas spécialement con ? …Bon, mon coco, tu nous as déjà pris pour des jambons, ça suffit ! Assez fait joujou comme ça !

   - Je ne vous félicite pas, mon ami : je crois que vous avez réussi à mettre mon camarade en colère ! Il n’a pas le tutoiement facile, vous savez.

   - Laisse tomber, Momo. Après tout, j’en ai rien à cirer ! Tu vois bien que c’est qu’un malheureux abruti, et on est en train de se conduire comme des salauds… Allez, mon vieux, merci d’être passé. Vous faites ce que vous pouvez et je vous garantis que vous aurez une statue de héros sur mesure. Chose promise, chose due !

   - Vous êtes un assez sale type, dit l’inspecteur. Je ne crois pas avoir jamais cherché à vous humilier comme ça.

   - Mais il n’est pas question de cela, mon ami ! Nous avions conclu un marché : votre brevet de sauveteur, si j’ose dire, et ses avantages connexes contre une ou deux requêtes que vous ne m’avez pas donné sérieusement le loisir d’exposer. Je dis basta ! et je me fie à votre intelligence. Je me comporte en bon subordonné, ce me semble. À votre place, je m’en réjouirais !

   Il se sentait vidé. Tout ça était tellement vain et grotesque ! Des coassements de grenouilles, en vérité ! Momo avait tourné sa tête vers lui, depuis le siège passager avant, pour guetter une suite. L’autre se résumait à une épaule et un bras droits qui dépassaient de son dossier, à un regard hostile qu’il rencontrait dans le rétroviseur et, malheureusement, à ses effluves de femelle. À part l’odeur, il lui était parfaitement indifférent.

   - Vous devriez arrêter les essuie-glaces, dit-il pour recréer un lien, parce qu’il le fallait bien.

   La pluie avait cessé. Au fond, contre un épais rideau gris délavé, un arc-en-ciel aux couleurs d’ecchymoses semblait plonger un de ses pieds dans leur chantier.

   Avant les hommes, il n’y avait personne pour raconter le monde, songea Lu, et le monde se fichait bien des trois trous du cul qu’ils étaient, comme de tous les trous du cul de la terre ! Et voilà que lui, Lu, allait maintenant devoir inventer l’histoire d’un homme qui lui était tout étranger, et pour lequel il n’avait pas d’estime. Il allait lui tailler une légende artificieuse, et cet homme se gonflerait de vanité en entendant célébrer ses mérites usurpés (par quoi il ne différerait en rien des autres hommes). Et, parce qu’il est dans la nature des hommes d’oublier ce qui déplaît à leur amour-propre, cet homme aurait vite fait d’oublier chacune de leurs vexations ; parce qu’il lui serait doux d’être à nouveau considéré, il aurait bientôt fait de remodeler leur mensonge, pour en faire sa vérité. Mais ce que Lu savait, avec le plus de certitude, c’est que cet homme-là ne leur pardonnerait jamais d’être les seuls à conserver la trace de l’autre vérité. Aussi lui, Lu, avait-il hâte d’en terminer avec la mise au point de cette histoire et se sentait-il comme un chat dégoûté par la médiocrité de sa proie.

   - Peut-être pourrions-nous aller récupérer nos outils ? suggéra-t-il.

  

   Au bout d’un gros quart d’heure, la route s’avéra difficile. Ils durent bientôt rouler au pas. Des trous s’étaient formés dans les ravaudages de la chaussée ; sur les accotements, des pans de bitume s’étaient fissurés et, en certains endroits, avaient été arrachés sur des mètres. Tout au long, c’étaient des semaines de leur travail qui s’étaient envolées ; la terre écroulée dans les ravinements de multiples torrents et bouleversée par des coulées de boue et de pierraille. Il leur fallut finir à pied.

   Un paysage de désolation se dessinait à mesure qu’ils avançaient. Effondrements, crevasses, petits cadavres de bestioles noyées. Un bout de la route avait disparu. Des dernières centaines de mètres de ce qui avait été leur tranchée restait une longue cicatrice boursouflée et hérissée de végétaux déracinés. Une des pelles abandonnées, plantée de guingois dans le sol détrempé, n’avait plus qu’un moignon de manche calciné et fumant au-dessus de son fer déchiqueté par la foudre.

    L’inspecteur se tourna vers eux, immobilisés côte à côte, et les fixa d’un air halluciné. Sans doute, oui !… il concevait qu’un commentaire de sa part n’eût pas été apprécié. 

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F
Le mystère reste entier.. que vont-ils devenir ces trois bougres au milieu des éléments hostiles... le suspens est grand et la situation complexe mais passionnante toujours.. Bises
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G
<br /> <br /> Aïe aïe aïe !!... La suite, comme d'hab, cette nuit à partir de 00h05.<br /> <br /> <br /> Je me demande le plus simplement du monde si je ne suis pas en train d'écrire une nouvelle version des Mille et Une Nuits... <br /> <br /> <br /> Bises Fanfan.<br /> <br /> <br /> <br />
N
moi-même j'en reste muette! ;-)<br /> bises admiratives géhèm
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G
<br /> <br /> Baba comme Ali, c'est ça ?<br /> <br /> <br /> Je trouve que Nadia te va mieux... encore que Nadia Baba, bof ! <br /> <br /> <br /> Biz biz (restons simple !) <br /> <br /> <br /> <br />