Ne nous égarons pas dans les détails décoratifs : je suis un solitaire de bonne compagnie. Faut pas trop me courir sur le haricot, c'est tout !
Par Géhèm
Quoi d'autre ?
Ah si ! peut-être encore cette courte nouvelle de Gaëlle Héaulme :
Déjeuner en paix
Quand je me lève, il est assis dans la cuisine.
À travers le carreau, je peux voir son dos, la saillie des omoplates, ses cheveux blanchis par endroits. Ses mains sont posées à plat sur ses genoux. La cafetière reflète en l’allongeant son visage, si bien que je peux détailler à la fois le dos sans fantaisie de mon mari et sa longue tête soporifique, légèrement tournée vers le poste de radio. Lui ne m’a pas encore vue.
Je rentre.
Aussitôt il commence à me parler. Je lui fais signe qu’il me faut d’abord mon café. Je lui fais ce geste chaque matin depuis bientôt vingt ans mais il ne peut s’empêcher de commenter les informations que la radio diffuse. Ses paroles sont exaltées, sa voix rapide pénètre dans mon crâne comme une petite aiguille blanche et brûlante.
Je m’assois en face de la fenêtre qui donne sur le jardin. Il se lève et me sert mon café sans cesser de parler. Il est massif et me cache la vue. Du plat de la main je le pousse très légèrement sur le côté. Dehors je vois les arbres qui bougent doucement et l’herbe qui mûrit. Je mets un sucre dans le café et je tourne.
Depuis toutes ces années, j’ai eu beau mettre le réveil un quart d’heure, une demi-heure avant l’heure habituelle, il est toujours levé avant moi. Assis dans la cuisine. Guettant ma venue.
J’ai envie d’aller dehors, je lui dis, Je vais boire mon café dehors. L’air frais du matin me fait du bien. Il me suit. Il s’assoit en face de moi. Il parle.
Je ramasse une pierre, un objet lourd qui tient tout entier dans ma main. Il commence à me raconter sa longue, longue journée d’hier.
Je frappe un grand coup sur son crâne.
Il se tait un court instant, puis il murmure, Voyons.
Je frappe encore. Son corps s’affaisse.
Mais ce n’est pas fini.
- Voyons, qu’est-ce que tu fais ?
Je note que sa voix a faibli. Il tient sa tête dans sa main, et le sang coule abondamment de la plaie.
Il est monté dans la salle de bains. Je reste tranquille un moment. Par la fenêtre, il continue, une serviette-éponge enroulée autour de sa tête :
- Pourquoi fais-tu des choses pareilles ? – et il fume un de ses satanés cigarillos. Faut-il que j’appelle la police ?
Je vois comme ses mains serrent les montants de la fenêtre.
Puis il revient, il chancelle un peu en s’asseyant sur le banc.
J’enjambe les plantes, les jouets. Dans le tas de bois je choisis une bûche.
- As-tu quelque chose à me reprocher ?
Un grand coup en pleine figure. Il tombe, le cigare roule sous mon pied, je le ramasse et je tire une bouffée.
Il essaie encore de m’expliquer quelque chose. Je donne un coup si fort qu’il ne dira plus rien. Comme il râle un peu, je lui fourre l’emballage des croissants dans la bouche, je le fais rouler loin de ma vue et je le laisse allongé dans l‘herbe.
Je prépare un café bien tassé, et des tartines beurrées. Je déjeune toute seule dehors en écoutant les oiseaux.
Je crois qu'on nous annonce de la douceur pour aujourd'hui.
Bonne journée, alors.
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