Ne nous égarons pas dans les détails décoratifs : je suis un solitaire de bonne compagnie. Faut pas trop me courir sur le haricot, c'est tout !
Par Géhèm

[...] Louis, enfant, accompagnait sa mère sur le marché de Dieppe pour vendre des dentelles anciennes... C'est là aussi que je vais ramas-ser ses galets...
- Les galets de Louis ?
- Vous n'êtes jamais allé sur sa tombe ?
- J'ose pas.
- Il faut. Ils sont jolis les galets que je rapporte. Y a des veuves qui préfèrent mettre des fleurs coupées sur la tombe de leur mari. Comme si un mort, ça suffisait pas. Depuis trente ans, moi je dépose des galets de Dieppe sur Louis. À côté du grand voilier. C'est lui qui nous emmènera au large tous les deux. Parce que j'y suis déjà moi ! J'ai ma place, c'est gravé "Lucie Destouches née Almansor 1912-19...".
- Pourquoi pas "1912-20..." ?
- "1912-30..." tant que vous y êtes ! [...] Marc-Edouard Nabe, Lucette. Collection Blanche, Editions Gallimard, 1995.
Ce sera 2019. J'ai appris sa mort hier matin. Elle avait 107 ans.
Je préfère l'article qui suit à quantité d'autres...
Retrouvons-la un moment en juillet 1944 à Baden-Baden, dans les pages de Marc-Edouard Nabe :
...
- Et vous qu'est-ce que vous faisiez toute la journée ?
- Mes exercices. Toujours. Danse et castagnettes. Tac, clac, tac. J'étais discrète. Je me foutais dans un coin. Pour danser, j'avais trouvé une grande salle vide dans l'hôtel. J'y passais mes journées. Quelquefois la Delforge venait me voir. Elle voulait que je lui donne des leçons. Drôle d'idée, dans l'incertitude où on était tous, de vouloir apprendre à danser... Elle jouait un air au piano et puis je lui montrais le pas à faire dessus. Elle essayait, mais elle était très maladroite, pas danseuse du tout. Dans le hall, on croisait des marchands de tapis en transit avec leurs tapis sous le bras. C'était des Juifs riches qui avaient réussi à fuir, et qui voulaient passer en Suisse, en Amérique, n'importe où. On les aurait vus dérouler leurs tapis et monter dessus pour s'envoler, on n'aurait pas été étonnés outre mesure ! Tout était tellement décalé, désaxé, déboîté... Il y avait eu avant et maintenant, c'était après. Ça je l'ai très bien senti. Ce départ et tout ce qui allait suivre a coupé ma vie en deux. Ça a créé un fossé entre les vivants "normaux" qui étaient restés en France et les autres passés de l'autre côté. Se sentir condamnés à mort, ça vous rend abstrait, vous comprenez ? [...]

De Nabe on pensera ce qu'on veut, mais on ne contestera pas sa qualité d'écrivain. Sa Lucette m'avait beaucoup plu lorsque j'en ai lu la réédition dans la collection folio, en 2012.
Moi, je n'existe pas, et je n'aime pas qu'on me demande de parler de Céline. Je ne comprends toujours pas comment Marc-Édouard a réussi à écrire ce livre. Tout est vrai comme dans un roman. C'est entre la vie et le rêve. Ça me rappelle son portrait de Billie Holiday où on ne voyait pas la femme, on voyait l'âme.
Si tous les écrivains sont dangereux, Nabe ne l'est pas plus qu'un autre. Il danse sur les sentiments. C'est ça, son style.
Tout a été dit. Maintenant, la parole est à l'écriture.
Lucette Destouches.
Lucette, Folio 2012, 422 pages.
Maintenant, la suite est l'affaire du graveur.
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