Ne nous égarons pas dans les détails décoratifs : je suis un solitaire de bonne compagnie. Faut pas trop me courir sur le haricot, c'est tout !
Je croyais avoir supprimé l'ensemble des liens renvoyant au blog Les orogenèses érogènes d'Eugène, objet de mon précédent billet ; je viens de m'apercevoir que ce n'était pas le cas. Il en reste un. Et c'est un lien qui permet de comprendre bien des choses : en accompagnement d'une page-référence d'Emma (Secouer le cocotier...), dont personne ne devrait faire l'économie en dépit de sa dureté, on y trouvait - à travers l'analyse du film Amour de Michaël Haneke - l'évocation bouleversante d'un couple en fin de vie.
Chronique de l'insoutenable... Comprenne qui voudra.
Les jours s'étaient brusquement assombris. Il ne m'appartient pas de préciser les détails effacés qui me sont revenus en redécouvrant le lien et son titre et qui peuvent, à tort ou à raison, expliquer pourquoi "le blog a été supprimé".
En réponse à un premier commentaire attaché à mon article précédent, j'ai indiqué avoir copié un billet de ces épatantes orogenèses érogènes d'Eugène, dans le moment même où je l'avais découvert, pour le faire connaître à un ami chasseur. Je n'étais pas sûr - au regard de ce qu'a choisi son auteur - qu'il soit pertinent de le remettre à la portée de tous. Et puis ce lien oublié, sa couleur tragique, m'ont donné à penser qu'il ne pouvait pas être mal de montrer qu'il y avait eu des jours plus légers. Et c'est si finement écrit...
La chienne aux « patteu blin'ches ».
Par cet après-midi d’automne, mon ami et moi remontons tranquillement la piste du Pic-Martin, une des plus belles des Maures; elle rejoint là-haut la route des crêtes Marc-Robert (du nom d‘un jeune pompier qui perdit la vie non loin de là). Nos chiens en laisse nous précèdent sur ce large chemin que dominent les pentes escarpées, couvertes d’une châtaigneraie, pas encore dépouillée de ses opulents feuillages. On ne voit pas au-delà d’une cinquantaine de mètres dans le sous-bois ombreux de ces versants exposés au nord.
Soudain, au-dessus de nous, à peu de distance (deux cents, trois cents mètres ?) une fusillade nourrie éclate, des tirs croisés, dans notre direction : des chasseurs en battue ont levé des sangliers. Rien n’indiquait leur présence : aucune ligne de chasseurs postés le long de la piste, chargés de barrer la route au gibier.
Les fusils utilisés pour la chasse au sanglier n’ont rien à envier, en précision et en puissance, à des armes de guerre. Les munitions, le calibre des balles, sont à peu près les mêmes.
Tous ces projectiles ricochent souvent sur les troncs ou les rochers.
Pas plus rassurés que ça, nous continuons néanmoins notre promenade, sur cette piste déserte sans avoir vu un seul de ces chasseurs.
Un autre samedi, seul cette fois en compagnie de ma chienne, sur la piste voisine des Cinq Sèdes, ma préférée, si souvent parcourue, au-dessus du vallon, là où la vue sur les montagnes du Haut-Var est si belle, nous rencontrons à nouveau une ligne de chasseurs postés. On m’assure cordialement que je ne risque rien. Cette fois, c’est du fond du vallon que, soudain, la fusillade éclate : les sangliers doivent remonter à belle allure la pente raide. Bien en vue sur la piste, ma grande chienne noire me précédant au bout de ses six mètres de laisse extensible, nous remontons tranquillement vers la châtaigneraie; nous croisons un groupe joyeux de cyclotouristes... Nous parvenons au dernier chasseur posté, là exactement où, l’autre été, la longue flèche vert pâle d’une couleuvre traversa en un éclair la piste devant moi.
Il écarquille des yeux grands comme des soucoupes.
«P’tain, bredouille-t-il, j’ai vu les patteu blin’ches!» (transcription phonétique approximative).
Nous échangeons quelques mots et je comprends qu’à deux cents mètres il avait bel et bien pris ma chienne chérie pour un sanglier, l’avait alignée dans sa ligne de mire, mais qu’heureusement, au dernier moment, il avait vu « les patteu blin’ches », ce qui m’avait évité de me retrouver avec une chienne sans tête au bout de la laisse.
Il a dû parler de sa mésaventure aux autres car, deux ans plus tard, à nouveau sur la piste du Pic-Martin, rencontrant d’autres chasseurs, l’un d’eux, examinant la chienne, « P’tain, fait-il, la chienne aux patteu blin’ches! ». L’affaire avait dû faire le tour des sociétés de chasse du canton. Nous en avons ri de bon coeur, parmi les arbousiers.
J’ai beau condamner catégoriquement la chasse, j’aime bien, en général les chasseurs, sans doute parce qu’ils gardent un peu d’esprit d’enfance. Il faut être resté gamin pour supporter, à soixante piges, de rester des heures assis sur trois cailloux en équilibre, le fusil entre les jambes, en attendant qu’il ne se passe rien.
A propos de fusil entre les jambes, sur ma piste des Cinq Sèdes, par un après-midi pluvieux, je vis tout-à-coup, au-dessus de moi, un chasseur dévaler sur les fesses, le fusil coincé entre les jambes, le canon pointé vers le menton, la pente mouillée. Il bondit par-dessus le décaissement de la piste (trois bons mètres de haut), et atterrit devant le museau de la chienne, sur les cailloux.
« P’tain, me dit-il, un tantinet ahuri, je me suis fait mal ! »
Je n’en doutais pas.
Le coccyx semblait avoir résisté, mais pas la crosse du fusil, ce dont j’eus la faiblesse de me réjouir in petto.
C’était le même que, l’automne précédent, j’avais croisé, précédé de son chien, poursuivant un énorme solitaire, probablement blessé, qui nous coupa la route, avant de remonter le lit du torrent, cherchant son salut. Le chien revint bientôt, ayant sans doute renoncé à suivre le bestiau, mais pour son maître, aucun doute, c’est qu’il était mort.
Nous remontâmes la piste de conserve, rejoignant la ligne de chasseurs postés. « Vous leur direz, hein monsieur, que je l’ai eu ! Vous leur direz combien il était gros ! »
Ils étaient bien une douzaine. Nous nous sommes arrêtés autant de fois. Plein de bonne volonté, j’ai confirmé son récit. J’ai attesté de l’énormité de la bête. C’est vrai qu’au départ déjà, elle était bien grosse. Mais arrivés au dernier de la file, alors là, alors là, c’était devenu un véritable monstre !
J’aurai rencontré bien des chasseurs au long des années, sur ces pistes des Maures. Il faut dire qu’en cette période de ma vie, entre la Garde-Freinet et le Col des Fourches, j’étais connu comme la chienne aux pattes blin’ches. Connu d’une petite centaine de chasseurs, forestiers et chevriers, bon poids, ce qui, après tout, fait pas mal de monde.
Retrouver l’esprit d’enfance dans les battues au sanglier ne signifie pas pour autant qu’on en fera profiter les enfants.
Hier, en Haute-Corse, un garçon de onze ans est mort. Le journal Var-Matin, qui relate le drame, précise que « l’enfant participait à une battue avec son père et d’autres chasseurs ».
« Les règles de sécurité toutes respectées », indique un sous-titre.
Toutes, sauf la première et la principale, quoique non écrite :
On n’embarque pas un gamin de onze ans dans une battue aux sangliers.
Suivait la photo de Mirabelle, la chienne aux pattes blin'ches, que je n'ai pas enregistrée. Au lieu de quoi j'avais adressé à mon ami cette célébration un peu particulière de la chasse (il ne fait pas partie de la catégorie des viandards, mais le sait : j'ai le plus grand mal à concevoir que tuer un animal puisse être un loisir).
Je n'en avais pas moins gardé la légende accompagnant la photo. Comme le cadeau miraculeux d'une éternité bucolique, au plein milieu d'une époque de fureur et de bruit où la médiocrité étale partout son autosatisfaction chaque jour.
Mirabelle, la chienne aux patteu blin’ches, au sommet de la piste des Cinq Sèdes, attendant, avec une placidité teintée de stoïcisme, que son maître, calé dans son creux de rocher, daigne suspendre sa session de lecture (de Nord? d’Ulysse? de L’Homme de Cour de Baltasar Gracian? — je ne me souviens plus, tant elles furent nombreuses.)
C’est la fin du mois de mai, ou le début de juin. Les folies cynégétiques sont suspendues jusqu’à l’automne. L’air est d’une douceur exquise; partout le silence et la paix. Les fourreaux serrés des lavandes des Maures (Lavandula stoechas) sont déjà défleuris; les narcisses n’embaument plus guère les creux d’ombre; mais les immortelles commencent à répandre leur parfum d’encaustique. Je m’en frotte les mains et le corps, avant d’entamer la descente vers la plaine, car le soleil baisse, les ombres s’allongent, et nous devons compter le temps que nous nous arrêterons ici ou là, sur le bord de la piste, silencieux tous les deux, côte à côte, pour regarder et respirer.
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Le 03/04
J'en ai pris acte définitivement : je ne peux pas tout... Bof !
Quels que soient les efforts que l'on fait pour retarder la perte de ce qu'on aime, le progrès a tôt fait de les rendre obsolètes.
J'avais dû constater en fin d'année dernière la disparition du site de Baps ; je relève que la commune de Saint-Maurice d'Ibie, suite à la modernisation de son site, ne s'est pas souciée de reconduire l'hommage qu'elle lui rendait dans sa précédente version.
9. BERNARD VINCENT (BAPS). - Géhèm, Le temps ne fait rien à l'affaire...
19 octobre 1932 - 24 mai 2020 A la mémoire de l'ami. Dois-je dire pour rester fidèle à l'esprit de ce blog qu'avec lui, plus qu'un ami, c'est un abonné que je viens de perdre ? Revenant aussit...
http://gehem.over-blog.fr/2020/05/9.bernard-vincent-baps.html
Certains ne manqueront pas d'y voir un véritable signe de parité entre les territoires : la modernitude montre qu'elle a également toute sa place chez les ploucs.