Ne nous égarons pas dans les détails décoratifs : je suis un solitaire de bonne compagnie. Faut pas trop me courir sur le haricot, c'est tout !
Par Géhèm
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Au bout de la route, bordée de marais, un enrochement marquait le début d’un vaste espace communal tarifé ; après la guérite qui servait de caisse, il avait roulé près d’un kilomètre sur une large bande alluvionnaire toute bosselée et creusée d’ornières : c’était, lui vint-il à l’esprit, comme une métaphore de sa vie, regrettablement assez juste. Au dos des dunes, la mer restait une promesse invisible. Sur le parking, les véhicules s’entassaient par centaines ; il eut la chance qu’une place se libère presque immédiatement devant lui. L’idée même de chance le fit ricaner : quelle chance, en effet, que l’existence de merde qu’il menait depuis des années !
Au fond du parking, une cabane à frites entourée de canisses proposait ses sandwichs, ses glaces et ses boissons fraîches. Il s’était accoudé à une table, ombrée inefficacement par un trop étroit parasol en raphia, et mâchonnait sans appétit un pan-bagnat dégoulinant. À côté de lui, une tablée de six naturistes allemands insoucieux de sa présence aboyaient leur gaieté et descendaient à qui mieux mieux de formidables lampées de bière. C’était cela : en dehors des rapports de travail avec les ouvriers sur les chantiers, il avait la sensation déprimante d’être devenu transparent. Il avala en grimaçant le fond de son demi tiédi et, après avoir vainement hélé une serveuse, il se déplaça au comptoir pour s’en faire tirer un deuxième.
Ces derniers mois, l’ambiance de la Compagnie s’était fortement dégradée : de nouveaux directeurs en avaient pris les rênes et ne parlaient que dégraissage et rajeunissement de l’encadrement médian. On ne prêtait plus autant d’importance à son rôle, on lui avait ouvertement fait comprendre que son paternalisme datait d’une période révolue, que ses méthodes manquaient de pep ; on avait tenu plusieurs fois pour négligeables ses observations sur la grogne grandissante du personnel ; on ignorait ses recommandations avec une condescendance ironique : en somme, on l’avait installé sur un siège éjectable.
Chez lui, c’était depuis longtemps la soupe à la grimace, des récriminations perpétuelles sur son absence d’ambition, des jérémiades acerbes sur sa prétendue pingrerie, d’interminables pleurnicheries sur son défaut d’entrain à partager les fadeurs annuelles de sauteries corporatives, des criailleries indécentes sur son légitime refus d’engager quelque inscription que ce soit dans des soirées de club dénuées de surprises, des lamentations rancunières sur son intransigeance à fuir l’ennui d’invitations de convenances. C’était, en tous domaines, des comparaisons peu flatteuses pour lui, avec les voisins, les beaux-frères, les maris des amies, et jusqu’avec ses copains. On avait l’exigence exorbitante, tout à la fois, de son impassibilité et de sa bonne humeur, de prévenances amoureuses empressées et de l’oubli de scènes de ménage hystériques. Sa femme était pourtant aussi pimpante qu’un radis noir : elle en avait adopté la couleur par une lubie d’élégance et, du premier janvier au trente et un décembre, elle n’en variait aucunement. C’était bien simple : cela faisait maintenant des années qu’il avait l’impression de vivre avec sa veuve.
Son attraction pour les jeunes poulettes était récente et il s’accordait, par ailleurs, à reconnaître sans complaisance qu’elle aurait dû rester au stade du dérivatif ; mais il était un tantinet trop romanesque, peut-être ? Cette consolation à son train-train rassis et à ses dernières angoisses avait tourné à l’érotomanie affective. Le cul le faisait marcher sur la tête, son cœur battait dans son slip ; c’était un mélange fâcheux, il l’admettait, mais il y découvrait le frisson animal et l’air grisant des grandes stratégies amoureuses. Et là !...Dieu sait que ce cocktail d’émotions fortes n’était pas fait pour des natures de navet !
En réalité, rien de ce qu’il pouvait faire depuis quelque temps n’avait de sens et, pour être sincère, la dérision était devenue son ultime défense : très objectivement, à quarante-cinq ans, sa vie n’était plus autre chose qu’un triste gouffre de solitude. Il retourna à sa voiture pour se déshabiller. À poil, au moins, il ne se sentait certes pas plus égal qu’un autre, mais il éprouvait vaguement une forme de fraternité de grand singe pour le reste de l’espèce humaine.
Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était sentir l’extraordinaire finesse du sable sous ses pieds, mais il dut renfiler ses chaussures, tant il était encore brûlant à cette heure, pour finir de gravir la dune d’accès. Dès la crête, une légère brise salée et le revigorant parfum de l’iode l’enveloppèrent. La mer brillait comme une lame. Dans le lointain, on distinguait le cortège des mouettes dans le sillage des bateaux de pêche qui rentraient au port. Il ne manifesta pas le moindre intérêt pour la plage.
Sur les dunes voisines, les va-et-vient furtifs de culs-nuls mâles lui signalèrent qu’une partie de baise était en cours. C’était au creux de l’une d’elles qu’il avait vu pour la première fois Candi, carambolée avec entrain par une paire de jeunes bicots. Il coupa au plus court.
…Alors, toute la tension confuse qui le taraudait depuis son pressentiment du matin retomba. Un couple sans attraits, assez mal assorti, se donnait complaisamment en spectacle et déclinait sans grâce une suite de positions compliquées. Il s’attarda quand même à regarder leur gymnastique avec l’indifférence d’un chat castré.
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