20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 21:00

Il était tôt, ce matin. Dans le ciel bleu, un avion silencieux laissait derrière lui le panache blanc de ses réacteurs. Je ne crois pas aux anges, mais je n'ai pu m'empêcher de penser à l'ami Jacques-Roger emporté par un cancer foudroyant, il y a juste cinq ans aujourd'hui.

Ce n'est pas faire injure à sa mémoire : il était un pétomane prolixe, encore qu'approximatif... Disons qu'au saxophone il était plus suave ! 

 

JRF-2004.jpg  

Il y a dix ans, à peu de jours près, je lui avais consacré une première fois de trop courtes lignes : 

 

Jacques-Roger FORAISON :

LE MAITRE ET L’ARPETE

 

Côté façade :

Mais qui êtes-vous monsieur Foraison ? Non, non, surtout ne me répondez pas. C’est que l’animal peut être abrupt ! Asseyons-nous plutôt devant une tête de veau sauce gribiche et un verre de Saint-Véran. Attention, la tête de veau doit être irréprochable ; pour le Saint-Véran, une belle robe paille, brillante, la bouche riche et grasse, vive et fraîche. L’œil s’éclaire et s’étonne. Ainsi, je serais capable de prévenances ? Un peu comme si j’avais convié, pour lui, l’art à table ou une jolie femme.

-  Alors, maître ?

-  Profites-en pour te payer ma gueule !

C’est loin d’être bien engagé. Je note donc : sujet d’une susceptibilité chatouilleuse. Un autre verre de Saint-Véran ?

-  Entendons-nous : "Maître", c’était pour justifier mon titre. Une petite plaisanterie sans malice.

-  Toi, sans arrière-pensée tordue !

C’est en effet la réflexion que je suis conduit à me faire. (Il faut, à l’occasion, que j’en parle à mon psy.) Au fait, où voulais-je en venir ? Ah oui, au portrait équitable de mon duettiste attitré, de mon Frère Ennemi, comme certains poteaux s’autorisent à le dire. Insolents !

Je n’hésite pas à écrire qu’il y a du Boris Vian chez cet homme : tous les deux ingénieurs, le même goût pour la pataphysique, pour l’un la trompinette, pour l’autre le sax ténor ; avec une comparaison qui tourne à l’avantage de J.R.F. si l’on tient compte d’une faculté supérieure à user d’autres instruments à vent.

Le directeur commercial est atypique. Certes pas pour l’essentiel : il a un sens aigu de ses responsabilités, est attaché aux objectifs qu’il s’est fixés, fait preuve de méthode, etc. Des qualités qu’il ne réserve pas au seul travail et dont notre joyeux collectif d’artistes profite largement. Mais abandonnez l’idée même de le voir un jour cravaté. Détail de second ordre ? Sûrement pas.

Côté jardin :

In vino veritas. Deuxième bouteille de Saint-Véran. Belle descente et jolis raccourcis : l’homme idéal est une femme et l’insecte l’avenir de l’homme. Le vin m’aide à traduire : la rage de pouvoir des hommes, leur égoïsme, leur avidité, voilà l’insupportable ; l’esprit, le corps des femmes, c’est ce qui éclaire la vie ; l’insecte, source perpétuelle d’émerveillements, qui donc, sinon lui, nous survivra quand nous aurons rendu la terre inhabitable ?

Il faut lire dans son besoin d’art et de naturel la désespérance du monde. Jacques-Roger m’assène : « Mon arbre généalogique est un bâton. » Je l’imagine volontiers ayant glissé jusqu’à nous, au long de son mât, depuis le singe primitif. C’est rafraîchissant.

Et le voici, curieux de tout, en quête des matériaux qu’il aime : argiles, ocres, sables, olivier, yeuse ou noyer, et le cuivre, le zinc, le fer, pour l’alchimie de leur oxydation. Mise en œuvre patiente, artisanale et sensuelle. Mais l’art n’est pas qu'une oasis.

La honte de son impuissance devant le malheur et les souffrances provoqués par l’homme l’assaille. Fer à béton, ciment, vestiges de nos civilisations, dépouilles momifiées d’animaux : il nous impose de revenir, par nos répulsions instinctives, sur notre inhumanité routinière. Les noms de quelques-unes de ses créations sont en eux-mêmes évocateurs : Sierra-Leone, Bosnia, Disparition… Moi qui voulais rester léger ! Raté. Il cite avec délectation ses références préférées : The Flying Dutchman, l’Apocalypse de saint Jean. Holà, camarade, on court à la morosité !

Je l’entends, soulagé, me confier d’autres passions : le théâtre, la danse, la musique, vivante surtout, parce qu’elle est éphémère et se partage. Partage : sans doute son maître mot. Avec cet aveu de misanthropie tempérée qu’il faut bien aimer les artistes puisque sans eux il n’y aurait pas d’art. Il a sa famille élective – Dubuffet, Tinguely, Gaston Chaissac, Louise Bourgeois, Egon Schiele, Zao Wou-Ki, Nicolas de Staël – mais ses enthousiasmes ne sont pas comptés, comme son dévouement aux amis artistes en témoigne… Un de ses vents, sonore et modulé, joyeux, dont il n’est pas avare en compagnie d’intimes, conclut en toute familiarité sa confession.

 

Une lapine angora mauve, plutôt appétissante, lunettes de soleil sur le nez, vient nous rejoindre à table en rigolant : « Ça y est ! Je crois que j’ai compris le titre. Qu’est-ce que je dois faire pour avoir moi aussi une interview ? » Je considère mon verre vide, je hausse les épaules. Je ne veux pas avoir d’ennuis avec la Société Protectrice des Animaux.

 

L'ami Jacques-Roger aimait travailler les rebuts récupérés dans les décharges. J'ai pour ses trois "pélerins" une toute particulière affection, en raison d'une symbolique que nos plus proches comprendront. Ils ne quittent pas mon fond d'écran depuis que je me suis enfin décidé à me mettre à l'informatique plus d'un an et demi après sa mort. Après l'avoir fait enrager pendant des années.    

 

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  Les pélerins - Jacques-Roger Foraison

 

 

Un deuxième article, en 2003, à la suite d'une de ces indélicatesses dont nos institutionnels locaux sont coutumiers, et pour dire aussi mon plaisir lié à l'acquisition d'une de ses oeuvres : 

 

LES ZOIZOS SONT DES GONDS

 

Il y a quoi ?… Un an et demi ? Jacques-Roger Foraison donnait naissance à son premier oiseau. C’est arrivé sans signe avant-coureur, pas même l’ébauche d’un caquetage. Au demeurant, pas la trace d’une coquille : un casse-tête pour ornithologues. Je ne veux pas m’appesantir sur les pratiques dévoyées que cela laisse deviner.

L’espèce s’avère prolifique, imprévisible, et suscite des coups de cœur qui l’amènent à s’éparpiller jusque dans des foyers de réputation honorable. Rien, là, qui justifie l’indépendance scandaleuse du volatile écervelé dont son auteur s’étonne encore d’avoir découvert la photo dans le calendrier culturel estival qu’édite le Conseil Général. Drôle d’oiseau, avide de reconnaissance, qui tait l’identité de son papa ! Tous droits de reproduction réservés ? Les autres ne se montrent guère plus soucieux des convenances :

 

L’oiselle à molette. – Eh bonjour, monsieur du corclou. Parole d’oiselle à molette, mais que vous avez là une jolie râpe à fromage. Dieu me dévergonde l’enclume ! elle a dû faire bien des ravages dans les plumages, et si votre ramage… Mais je suppose que vous connaissez la suite.

Le corclou. – J’te crois, poulette.

L’oiselle à molette. – Oh ! croa… Croa ! mon dieu qu’il est drôle.

Le corclou (à part). – Elles en pincent toutes pour moi. Y’en a qui dorment plus, tellement le désir les tenaille. Celle-là, je vais lui dérouiller vite fait sa petite culotte en fer blanc.

L’oiseau-serpe (faisant son entrée). – Des fois que vous auriez besoin de moi pour roucouler ? Toi, tu me fiches le camp à la maison, je vais te resserrer les boulons

L’oiselle à molette (à part). – Ciel, mon mari ! (Elle ne bouge pas, parce que l’exposition n’est pas finie).

L’oiseau-serpe. – …Et toi, le noiraud enclouté, tu peux commencer à compter tes écrous, je vais te dessouder en moins de deux.

 

Ils sont comme ça les zoizos de Jacques-Roger. Pas vraiment différents des hommes : il y en a de vaniteux, de délurés, des énervés, quelques véritables têtes de pioche ; il y en a qui sont carrément frappadingues ; d’autres, vous avez l’impression de les avoir déjà entraperçus dans un bistrot, pas spécialement des buveurs d’eau… Je ne vais pas vous faire l’inventaire de l’humanité. Ils sont comme vous et moi. Plutôt comme vous ! Ça ne m’a pas empêché de m’enticher du premier que j’ai vu : un croisement de hache, d’arrache-clou, de petite pelle à charbon et de fer à béton. Un métissage heureux que je me garderai de donner en exemple tant il témoigne d’une activité sexuelle débridée. Depuis que je l’ai ramené à la maison je tremble pour la rampe de mon balcon, mais bon… Pour l’instant, s’il ne chante pas, il m’enchante.

 

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L'oiseau arrache-clou (H : 0,33) [collection personnelle]

 

J'ai attendu un peu de fraîcheur pour écrire. Le ciel est plein d'étoiles, ce soir. Dans un moment, je ferai le tour des poubelles. Peut-être que j'y trouverai ma petite étoile personnelle.  

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commentaires

T
<br /> les sculptures sont geniales<br /> heureusement, d'ici on n'a pas l'odeur...<br /> <br /> <br />
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G
<br /> <br /> Les odeurs s'évanouissent, les sculptures restent ! <br /> <br /> <br /> <br />
G
<br /> @Baps (http://www.bernard-vincent-baps.odexpo.com/)<br /> <br /> Je me permets de retranscrire ici ton com qui aurait été difficilement repérable et compréhensible à partir de l'article où tu l'avais posté :<br /> <br /> "Jacques-Roger. Comme il m'arrive pour beaucoup de choses importantes, j'avais oublié la date. Merci de la rappeler."<br /> <br /> Bises à Luce et à toi.<br /> <br /> <br />
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D
<br /> émouvant... très émouvant, pour débuter un petit matin normand grisailleux... merci pour cette belle page d'humanité!<br /> <br /> <br />
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G
<br /> <br /> Un peu de grisaille, un peu de fraîcheur !<br /> <br /> <br /> Belle journée et merci à toi, Dan.<br /> <br /> <br /> <br />
L
<br /> retour à la surface des cafards qui saluent l'ami Géhem<br /> <br /> <br />
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G
<br /> <br /> Hi, les Cafards ! On a rechargé les batteries ? Bonne reprise !<br /> <br /> <br /> <br />