4 février 2019 1 04 /02 /février /2019 15:11

De l'importance centrale de Jerome Hill...

Extrait d'un mail adressé à Bernard Neveu :

Une autre photo, datée de 1951, trouvée sur le site de The Jerome Foundation, me semble réunir très vraisemblablement Jerome Hill et Jeanne Daour à la table d'un restaurant (Jeanne avait 37 ans à cette époque). Le PDF dans lequel elle se trouve (pdf-Living the Arts) étant assez lourd, je vous laisserai le soin de le découvrir sur le site...

https://www.jeromefdn.org/sites/default/files/2018-06/Living%20the%20Arts.pdf

La photo est en page 21, Dining with friends.

Jeanne Daour (4)

Dans cet essai biographique de Mary Ann Caws, j'ai relevé, au rang des éléments relationnels ayant pu avoir une influence sur le parcours de Jeanne Daour, compte tenu de son profil psychologique, ces mots de Charles Rydell à propos de Jerome Hill dont il fut le compagnon : "Les gens (qu'il aidait) pouvaient perdre leur chemin à son contact, et une fois qu'il n'était plus là, ne pas le retrouver." Rien ne me semble plus juste en ce qui concerne Jeanne Daour, dont je n'ai pas le temps maintenant de développer les questions relatives à l'instabilité mentale induite par son caractère paranoïaque.

 

Je vous joins un dernier document issu de l'inventaire digitalisé des papiers de Jerome Hill. Répertorié A-0187. Letter from Frank Arthur to Jerome Hill, regarding paintings and Jeanne Daour, il a été improprement daté du 10 novembre 1938. Vous découvrirez que le courrier est en réalité du 11 octobre, presque au lendemain des accords de Munich.

Jeanne Daour (4)

Frank Arthur, mandataire de Jerome Hill à Paris (à partir de 1934, Jerome Hill a loué un appartement au 16 rue de Saint-Simon dans le VIIème), y dresse en quelque sorte la dépendance financière de Jeanne Daour ainsi que la manifestation de ses premières craintes relatives à la protection de ses oeuvres [au passage, je n'ai pas été capable de comprendre four bowls per President Roosvelt]... Il est vrai que dans le contexte particulièrement anxiogène de l'époque, on ne peut faire a priori de comparaison sérieuse avec la démarche qui l'a rapprochée de vous en ce fameux soir du printemps 71.

 

A l'intention des non anglophones, une proposition de traduction des parties concernant Jeanne Daour :

J'ai dûment reçu votre télégramme du 29 septembre ainsi libellé :

"Compte tenu de la gravité de la situation demandez SVP à Daour si elle souhaite que ses tableaux soient envoyés en Amérique ou en quelque autre endroit sûr. Qu'elle ne s'inquiète pas de la dépense. Chèque suivra par courrier. Indiquez-moi par télégramme ce qu'elle préfère - Jerome Hill"

A quoi j'ai immédiatement répondu comme suit :

"Expédition Daour ce jour, à votre adresse de Saint-Paul, de peintures, dessins et (...?) en port dû. Les circonstances nous ont mis en contact, Daour et moi, la semaine dernière. Meilleurs sentiments - Frank Arthur"

 

Effectivement, j'ai eu plusieurs entretiens avec Mlle Daour et sa mère avant de recevoir votre télégramme.
Mlle Daour était naturellement affligée par les événements et paraissait particulièrement soucieuse de sauver (vos [?]) tableaux de la destruction. Elle souhaitait initialement les mettre à l'abri dans une banque mais il lui est apparu qu'il y aurait des complications si quelque chose lui arrivait et que cela aurait rendu leur restitution ultérieure extrêmement difficile.

Dans ces circonstances, je ne pouvais que lui conseiller de vous les expédier en Amérique. Elle a eu connaissance de votre télégramme à son arrivée et ils ont été expédiés le jour même de sa réception. Bien que je lui aie proposé de payer tous les frais d'emballage et d'expédition, elle a fait en sorte que les frais soient payables à la livraison en Amérique.

Je me suis proposé de même pour conserver dans mes bureaux, sans frais, tous autres objets qu'elle voudrait me confier, mais sans pouvoir, naturellement, lui offrir de garantie quant à leur sûreté en cas de guerre.

 

Le 28 septembre dernier, j'ai fait à Mlle Daour l'avance de 3000 fr pour les mois d'octobre, novembre et décembre, comme elle changeait d'appartement et avait besoin de fonds. Je comprends qu'elle a aménagé au 4 rue de Navarre...

 

[Autre incidente qui n'est sans doute qu'anecdotique : savez-vous que Rose Valland à qui nous devons d'avoir retrouvé quantité d'oeuvres d'art envoyées en Allemagne par les nazis a habité au 4 rue de Navarre (Paris Vème), adresse de Jeanne à compter d'octobre 38 ?]

 

Par petites touches réunies au fil des témoignages, dont le votre, commence à se dessiner le Paris de Jeanne. De l'Académie Scandinave (6 rue Jules-Chaplain) où elle a rencontré Jerome Hill et où il est incontestable qu'elle a été l'élève d'Othon Friesz, en passant par la Contrescarpe, la rue de Navarre, la rue Lacépède (où, selon ses dires, ses peintures entreposées dans le local d'une cour d'immeuble ont disparu quand les immeubles ont été rachetés sans ménager leurs vieux habitants afin d'étendre la clinique Geoffroy Saint-Hilaire [clinique où, pour la toute petite histoire, est né Jacques Chirac]), jusqu'à la Cité Internationale des Arts où - troublée peut-être par des relents de l'affaire Markovic - elle a remis, me semble-t-il, entre les meilleures mains qui soient ce qui lui était le plus précieux, avant de se perdre à la fin des années 80 aux abords du Boulevard Saint-Germain. C'est en tout cas, actuellement, la dernière trace que j'ai d'elle.

En 1987 (dans sa 73ème année), compte tenu de ses conditions d'existence, elle ne pouvait que paraître très vieille et nous pouvons facilement penser qu'elle n'aura pas vécu beaucoup plus longtemps, le plus vraisemblable étant qu'elle aura achevé son parcours dans le Carré des indigents de Thiais.

 

NB : Les éléments de phrase traités en vert signalent des informations qui m'ont été communiquées par Valentine Miconi.

Et quoi d'autre depuis ces premières découvertes de mars 2017 ? La suite au n°5...

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commentaires

F
Une pensée douloureuse pour le destin de ces artistes de talent. Outre les difficultés matérielles, la guerre palpable...
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G
Tu as raison, c'est aussi une communauté de destins... dans une période qui pourrait être aussi bien demain. On l'oublie trop.
T
Sans "rencontre" rien, point de vie. <br /> En suite, seulement si l'on se penche. <br /> (dans le vide, la girouette d'abondants atomes insensibles en goguette)<br /> <br /> "les gens pouvaient perdre leur chemin et (...) ne pas le retrouver", <br /> (même après quelque e-mail, ou autre)
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G
Où était-il passé le Pompon ?... Tu as refait le plein de vitalité, à ce que je vois ! ;o)
R
Bonjour Géhèm !<br /> <br /> Merde ! Tu vas faire de l’ombre à Médiapart !<br /> Tu vas faire grincer des dents le moustachu !<br /> Déjà qu’il a des emmerdements avec Macron avec l'affaire Benalla !<br /> <br /> Bonne journée !<br /> <br /> Rotpier<br /> <br /> https://rotpier27.wordpress.com/
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G
Tu crois que je dois craindre une perquisition, à mon tour, ou tu veux juste que je devienne parano moi aussi ? ;o)
J
Une histoire captivante de bout en bout. La découverte de Jerome Hill vaut aussi le détour. J'ai hâte d'en savoir plus.<br /> Cordialement.
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G
Avec plaisir... A mon rythme.<br /> Amicalement.
N
c'est vraiment une histoire qui serre le coeur...tellement de dons artistiques et cette fêlure qui apporte un trouble terrible
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G
Quand je pense à elle, je ne peux m'empêcher de songer en écho à la trajectoire de Camille Claudel.
C
super!...et maintenant je frappe au n°5 je d'mande mam'zelle angèle ;-)<br /> https://www.youtube.com/watch?v=QscKIjah2GY
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G
@ JP et Charlie<br /> Je vous laisse les clefs, les poteaux ? ;o)
C
sois poli s'te plaît on ne sait jamais ce qu'il peut y avoir derrière une porte ;-))
J
Mais qu'il est bête ! ^^
G
Ah ! là, c'est sûr, tu vas relancer le suspense. :o))
L
comme quoi les blogs sont parfois des mines et des richesses. Histoire passionnante en tout cas
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G
...Et tu vas voir si un jour je me mets à traquer le Cafard. ;o)
M
Que voilà une enquête implacablement menée...
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G
N'est-ce pas ! J'espère que l'inspecteur Gadget se fait tout petit. ;o)
P
Incroyable histoire comme dit Alma! Tu serais le nouveau Sherlock Holmes que je n'en serais pas étonnée ;-)<br /> Tu devrais vraiment mettre tout ça à plat dans un document unique, ça en vaut la peine je pense.
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G
Plutôt à une tarte... mais tu as de la chance, c'est une de mes préférées. ;o))
P
Tu parles de Poirot parce que je te fais penser à une quiche, c'est ça? :-D
G
C'est étonnant que tu n'aies pas plutôt évoqué Hercule Poirot. ;o)
M
Je te posais la question sur ton précédent article : peut-être verra-t-on sortir un jour plusieurs des toiles disparues rue Lacépède.
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G
Qui sait ?
A
C'est passionnant et génial que tu aies pu retrouver tant de documents, j'ai hâte de connaitre le cinquième épisode. J'espère que par la suite tu mettras par écrit sur papier le fruit de toutes ces recherches afin que Jeanne Daour ne se perde pas encore une fois.Le contexte de l'époque en plus donne un sacré relief à cette histoire incroyable.
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G
Avant, il y aura encore pour le moins des boîtes à ouvrir.